Chine - États-Unis - Europe La dédollarisation : bouleversement ou slogan ?

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La Chine est partie à l’attaque contre l’hégémonie du dollar et annonce la « dédollarisation ». Elle dénonce une gestion du dollar, monnaie internationale d’échange depuis l’accord de Bretton Woods, au seul profit des États-Unis et plus encore sa weaponisation, Washington refusant le recours au dollar lors du commerce avec des pays qui portent atteinte aux droits de l’homme, à l’économie et à la sécurité du monde. Pour nombre de pays, il est devenu vital de trouver un substitut au dollar, et le renminbi leur est apparu comme le seul substitut possible. Pourtant la monnaie chinoise ne peut pas s’imposer comme une monnaie internationale car elle reste trop étroitement contrôlée par des autorités gouvernementales pusillanimes qui filtrent les entrées et sorties du yuan du pays. Les milieux financiers américains peuvent donc respirer : la « dédollarisation » n’est toujours guère plus qu’un slogan, le dollar reste roi.


Fed : Federal Reserve System
OCS : L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) a été créée en 2001 par la Chine, la Russie et quatre pays d’Asie centrale : Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan. Elle s’est progressivement élargie à l’Inde et au Pakistan en 2016, et, depuis 2021, à l’Iran. La Mongolie, la Biélorussie et l’Afghanistan sont membres observateurs.
SWIFT : Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication - Réseau de messagerie permettant aux banques d’envoyer et de recevoir des informations de manière électronique, le système a été créé pour normaliser et sécuriser les transferts internationaux
Weaponization : militarisation

Dé-dollarisation, le dollar s’effondre


FAITS


Le 20 février 2023 l’article US Hegemony and Its Perils (l’hégémonie américaine et ses méfaits), avec son chapitre « Hégémonie économique : Pillage et exploitation » marque le début d’une série d’articles autour du concept de « dédollarisation » La caricature parue dans l’officieux Global Times en témoigne avec vigueur : Pékin part à l’attaque contre l’hégémonie du dollar.


ENJEUX


Le yuan s’impose comme seconde monnaie d’échange internationale à côté du dollar.
 


COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Pour la Chine, avec le dollar, les États-Unis imposent au monde leur hégémonie financière. Il faut la combattre pour le bien de tous.
 
L’attaque chinoise
Grands vainqueurs de la seconde guerre mondiale, les États-Unis, à Bretton Woods, ont donné vie à un système monétaire reposant sur le dollar américain indexé sur l’or. Un dispositif bienvenu qui a rendu possible l’essor du commerce international tout en faisant du dollar une monnaie de réserve à côté de l’or. Mais un dispositif que le président Richard Nixon a dénaturé le 15 août 1971 quand il a annoncé la fin de la convertibilité du dollar. Dès lors, l’Amérique pouvait créer impunément de la monnaie pour combler le déficit fédéral, ces liquidités étant absorbées par la communauté internationale, pour assurer des échanges commerciaux en croissance ou conforter les réserves financières des États1. Comme le déplorait Charles de Gaulle il y a plus d’un demi-siècle, les États-Unis jouissent d’un « privilège exorbitant » et d’un « déficit sans larmes » créés par leur dollar. Et ils peuvent utiliser leur billet sans valeur pour piller les ressources et les usines d’autres nations.
 
Les manipulations du dollar

Monnaie internationale, devise de réserve qui garantit le répondant monétaire des États, le dollar devrait être géré en « père de famille ». Il n’en n’a jamais été ainsi. Très récemment, pendant la pandémie de COVID-19, les États-Unis ont pu injecter des milliers de milliards de dollars sur le marché pour soutenir leur économie, poussant l’inflation mondiale à un niveau inégalé depuis 40 ans, laissant les autres pays, en particulier les économies émergentes, en payer le prix. En 2022, tout soudain, la Fed* s’est tournée vers une hausse agressive des taux d’intérêt, provoquant une dépréciation substantielle de toutes les monnaies. Certaines, comme l’euro, sont tombées à leur plus bas niveau depuis 20 ans. Le dollar est ainsi devenu la principale source d’instabilité et d’incertitude de l’économie mondiale2.
 
Mais là n’est pas le seul abus.
 
Le dollar militarisé, dévoyé
Dévoyant le dollar, les États-Unis en ont fait une arme géopolitique. L’U.S. Department of Justice a promulgué toute une série de lois interdisant le recours au dollar lors du commerce avec des pays qui, selon Washington, portent atteinte aux droits de l’homme, à l’économie et à la sécurité du monde. Un droit et des sanctions extraterritoriales de longue portée dont il est fait un constant usage. L’administration Trump a prononcé plus de 3 900 sanctions, une moyenne de trois par jour. Au total, près de 40 pays ont été visés : Cuba, la Chine, la Russie, la Corée du Nord, l’Iran, le Venezuela … jusqu’à la France.
 
En outre, la confiscation des réserves de change dans les banques américaines a constitué une autre classe de sanctions. Ainsi, après le retrait des troupes américaines, les réserves de l’Afghanistan ont été gelées. Il en a été de même des réserves russes. Plus gênant encore, les banques du pays se sont vues bannies du système interbancaire mondial, SWIFT*3.
 
Le dollar sanctionné, la dédollarisation
Pour nombre de pays, directement ou indirectement impactés par les interdictions américaines, il est vital de trouver un substitut au dollar, et le renminbi a pu apparaître le seul substitut possible. La Chine a su saisir cette opportunité pour pousser le yuan à l’international. Après avoir répondu aux attentes de la Russie et de l’Iran, Pékin s’est tourné vers le Proche-Orient. La visite de Xi Jinping en Arabie saoudite au mois de décembre 2022 a donné naissance au « petro-yuan », et en février, la banque centrale d’Irak a annoncé qu’elle autoriserait le règlement des échanges avec la Chine en yuans. Dans le même temps, les membres de l’organisation de Coopération de Shanghai, l’OCS*, effectuaient leurs premières transactions en yuan4.

Plus fondamentalement, sans bruit, des pays comme l’Inde, l’Argentine, le Brésil, cherchent désormais à ne plus dépendre exclusivement du dollar. La banque centrale du Brésil de Luiz Lula da Silva a fait du yuan la deuxième devise de ses réserves monétaires, devant l’Euro. En avril, le Bangladesh a accepté de payer en renminbi l’équivalent de 318 millions de dollars à la Russie pour la construction d’une centrale nucléaire. Et c’est là un comble : c’est en yuans que l’Europe se procure du gaz naturel liquéfié russe par l’intermédiaire de la China National Offshore Oil Corporation !
 
Les dénis américains

Il n’empêche, le dollar demeure la première monnaie mondiale contribuant aux réserves de change à hauteur de 60 %, et à 40 % aux paiements internationaux. Il reste une référence universelle puisque, sur les bourses internationales, le prix du pétrole et des principales matières premières est toujours fixé en dollars.

  • Aussi, les attaques contre l’hégémonie du dollar n’inquiètent-elles guère les milieux financiers américains. Elles n’ont aucune prise sur leurs principaux partenaires, qui s’abritent sous la protection militaire des États-Unis, aussi bien les nations européennes que les pays d’Asie-Pacifique que la Chine inquiète.
  • Leur impact est marginal, le yuan ne contribue qu’à peine à hauteur de 3 % aux flux financiers mondiaux, loin derrière l’Euro.
  • Ils sont sereins puisqu’ils n’imaginent pas que les sanctions financières américaines puissent impacter la confiance que les pays tiers peuvent conserver dans le dollar.
     

Ne font-ils pas preuve d’inconscience ? L’espace financier n’est parcouru que par quelques rides, parce que jusqu’ici la Chine bride par une législation étouffante ses marchés de capitaux. Il pourrait en être autrement.
 
À la condition cependant que Pékin, qui contrôle toujours étroitement les entrées et sorties d’argent dans le pays, se résolve à donner une plus grande liberté à sa monnaie et aux investissements à l’intérieur comme à l’extérieur. Aujourd’hui, le yuan n’est pas entièrement convertible, son utilisation dans des domaines tels que les prêts transfrontaliers et les investissements de portefeuille est soumise à des restrictions. Il faut aussi tenir compte de la médiocre transparence des marchés financiers chinois. Autant de facteurs qui interdisent à la Chine de pouvoir disposer du marché financier libre et puissant, incontournable pour faire du yuan une monnaie mondiale de premier plan. Le renminbi pourrait alors ne plus se contenter d’être une monnaie technique, juste un moyen de paiement5.

La dédollarisation n’est encore qu’un slogan
Aujourd’hui cependant, il ne semble pas qu’une remise en cause de la législation se profile. Les articles de la presse chinoise ne vont pas au-delà de la dénonciation de l’hégémonisme du dollar et de sa weaponization*. Manifestement le Parti communiste chinois ne semble pas près de s’engager dans l’inconnu. Quand aura-t-il ce courage ? Pour l’heure la dédollarisation ne semble rester qu’un slogan.
 
Les États-Unis ne sont pas pour autant à l’abri des perturbations. La création artificielle de monnaie dont ils abusent aura à terme du mal à être absorbée. Un cycle négatif pourrait s’amorcer : le dollar perdant durablement de sa valeur, et laissant de la place sur le marché international à d’autres devises, perdant ainsi encore de son attractivité.
 
Qu’en est-il enfin de la dédollarisation ? La présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde nous apporte une réponse quand elle constate : « Une nouvelle carte mondiale est en train de se dessiner, certains pays cherchant des monnaies de facturation alternatives, telles que le renminbi chinois ou la roupie indienne, accumulant de l’or. » Cependant ces évolutions restent modestes et ne laissent pas présager une perte imminente de la prédominance du dollar américain. Jusqu’à présent, pas de changements substantiels dans l’utilisation des monnaies internationales. Pour l’heure la dédollarisation n’est qu’un slogan. Reste que, à terme, s’ils étaient prudents, les États-Unis ne devraient pas considérer le statut incontesté de leur monnaie comme acquis.

Edouard Valensi, Asie21

  1. US Hegemony and Its Perils; China’s Ministry of Foreign affairs, 20/02/2023.
  2. Dollar hegemony creates chaos; China Daily, 08/04/2023.
  3. Sanctions are the new global hegemony; Gateway House, 03/03/2022.
  4. The Bid to Dethrone the Dollar; FP, 12/05/2023
  5. The Chinese Yuan could finally become a fierce competitor for the US dollar; Fortune, 01/06/2023

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