Chine - États-Unis - Iran - Pays du Golfe : Une singulière alliance
Le 3 juin 2023, l’Iran a annoncé qu’une alliance navale entre l’Arabie saoudite et les pays du Golfe serait bientôt mise en place. Cet accord qui rebat les cartes dans la région du Golfe, et les États-Unis au second plan, prendra-t-il forme ? Rien n’est moins sûr. Entre les USA et la RPC avec l’Iran et l’Arabie saoudite en réserve, c’est un beau match qui s’annonce.
FAITS
Le 3 juin 2023, sur une chaîne de télévision publique, le contre-amiral Shahram Irani, commandant de la marine iranienne, a déclaré : « Une alliance conjointe entre les forces de l’Iran et des pays de la région, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn et l’Irak, sera bientôt mise en place ». Une annonce qui a pris de court les États-Unis dont la seule réaction connue est une déclaration du porte-parole de la cinquième flotte : « Il est inconcevable que l’Iran, première cause d’instabilité régionale, prétende vouloir former une alliance navale de sécurité pour protéger les eaux qu’il menace. Cette alliance est illogique et défie la raison. » Qu’en est-il précisément ?
ENJEUX
La présence et le rôle des États-Unis dans le Golfe persique. Un nouvel équilibre au Proche Orient.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
Le contre-amiral Irani ne s’est pas contenté d’une simple annonce, il a ajouté : « presque tous les États du nord de l’océan indien ont aujourd’hui compris qu’ils devaient coopérer pour apporter la sécurité à la région ». Certes il ne précisait pas les détails de cette initiative, mais il notait que l’Iran et Oman avaient déjà organisé plusieurs exercices navals conjoints dans le passé et que d’autres pays étaient désormais désireux de coopérer dans le domaine naval, de l’Arabie saoudite jusqu’à l’Inde. Et de poursuivre : « Aujourd’hui, tous ces pays ont compris que l’instauration de la sécurité nécessitait synergies et coopérations. Pour conclure, la région sera bientôt libérée de toute “force illégitime”. La présence injustifiée de forces étrangères dans la région prendra bientôt fin et les pays de la région assureront eux-mêmes la protection de la région1 ».

La Chine en sous-main
L’accord en devenir avait été annoncé quelques heures plutôt par le site qatari Al-Jadid qui soulignait : « La Chine a joué le rôle de médiateur dans les négociations entre Téhéran, Riyad et Abou Dhabi, en vue de renforcer la sécurité de la navigation maritime dans cette étendue d’eau stratégique (le Golfe Persique). »
Appelé à commenter cette information, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois ne démentait pas, mais restait discret : « Le maintien de la paix et de la stabilité dans la région du Golfe a une incidence sur le bien-être des pays et des populations de la région, et revêt une importance vitale pour la sauvegarde de la paix dans le monde. […] La Chine aide les pays de la région à résoudre leurs différends et à cultiver le bon voisinage et l’amitié par le dialogue et la consultation, […] et à garder leur avenir fermement entre leurs mains2. »
Le golfe Persique redessiné
Pour tous les observateurs c’est là une surprise qui prend les États-Unis de court :
- un an plus tôt, avant la visite du président Joe Biden au Moyen-Orient, les responsables militaires américains et israéliens, relayés par le gouvernement israélien, avaient fait savoir qu’ils s’engageaient dans un processus de paix et de sécurité en constituant un « OTAN du Moyen-Orient » et en établissant une meilleure coordination entre les pays du Moyen-Orient, une organisation mutuelle de défense contre les
- en février, les États-Unis et le Conseil de coopération du Golfe, qui comprend l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn, publiaient une déclaration commune « condamnant les politiques déstabilisatrices continues de l’Iran » dans la région ;
- le 31 mai, Washington démentait encore, lorsque les Émirats arabes unis déclaraient qu’ils ne participaient plus aux opérations menées par les forces maritimes combinées, la force opérationnelle dirigée par les États-Unis pour protéger les navires du Golfe.
Si elle prend effectivement forme, cette coalition navale devrait avoir d’importantes répercussions diplomatiques.
- Comblant les fossés qui les séparent, créant une région plus stable et plus sûre, elle rendra possible un sentiment de confiance dont les pays du Golfe ont grand besoin.
- Elle remettra en cause la suprématie des puissances extérieures, et réorganisera les relations conventionnelles au Moyen-Orient, révélant selon les chroniqueurs locaux ce qui se devine déjà :
- les États-Unis ne sont plus perçus comme un fournisseur de solutions aux problèmes régionaux, depuis qu’ils ont progressivement réduit leur présence au Moyen-Orient et se concentrent désormais sur l’Asie de l’Est ;
- l’Iran et d’autres pays du Golfe commencent à reconnaître que leur conflit régional par procuration a un impact négatif sur leur propre développement3.
Un avenir incertain
Cet accord qui rebat les cartes dans la région du Golfe, et rejette les États-Unis au second plan, prendra-t-il forme ? Rien n’est moins certain.
- C’est un accord à long terme. Des années seront nécessaires pour que puisse être trouvée une interopérabilité entre des marines qui jusqu’ici n’ont rien en commun, sinon l’hostilité qu’elles se portent.
- Les attentes de ses deux promoteurs ne coïncident pas :
- pour l’Iran, en donnant aux pays riverains le contrôle effectif du golfe Persique, l’alliance répond aux interdits et aux interventions américaines, en particulier la saisie illégale de cargaisons de pétrole iranien en mer, ainsi qu’à d’autres violations et incursions dans les eaux territoriales iraniennes. Téhéran a déjà qualifié de « piraterie maritime » ces activités américaines ;
- pour la Chine, elle lui donne un meilleur accès aux sites pétroliers et à l’océan Indien, à la voie commerciale qui s’ouvre ainsi et qui donne toute sa signification à sa présence à Djibouti ;
- mais surtout que subsistera-t-il à terme de la participation de l’Arabie Saoudite ?
Tout devrait être entrepris par les États-Unis pour qu’elle regagne le camp occidental. L’imbrication des intérêts saoudiens dans l’économie américaine, mais aussi les liens que les familles dirigeantes saoudiennes entretiennent avec le meilleur de la société américaine constitueront de puissants moyens de persuasion.
C’est évident. Mais il serait également utile que le Département d’État change de ton et accepte d’aller plus loin que les chiches quarante minutes accordées le 7 juin par le secrétaire d’État Antony Blinken au prince Mohammed bin Salman pour stabiliser leurs relations, après des années de désaccords croissants sur des questions allant des droits de l’homme à l’Iran, et de la sécurité régionale au prix du pétrole. Antony Blinken en était toujours à se réjouir de voir « Les relations bilatérales entre Washington et Riyad renforcées par les progrès réalisés dans le domaine des droits de l’homme » ! Il changera de discours, nécessité fait raison.
L’épisode devrait alerter l’Europe et plus particulièrement la France. Comment est-il possible de suivre les États-Unis dans la région quand on constate l’aveuglement de leurs services de renseignement et de leur diplomatie ? En tout cas, voici les Européens au spectacle. Entre les États-Unis, la Chine et l’Iran, avec l’Arabie saoudite comme arbitre, c’est un beau match qui s’annonce. À suivre.
Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com
- Iran to form naval alliance with regional states to ensure security: Navy commander, Presstv, 03/06/2023.
- China Backs Plans for Regional Naval Alliance, Financial Tribune, 19/06/2023.
- Unveiling Iranian Strive to Form a Naval Alliance in the Gulf, Modern Diplomacy, 15/06/23.