Chine - États-Unis - Russie : La guerre nucléaire n’est pas en vue

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La montée des tensions avec les États-Unis et le déclenchement de la guerre d’Ukraine a conduit Pékin à faire connaître quelles étaient les situations et les procédures qui régissaient le passage au nucléaire de la Russie et donc de la Chine qui s’en inspire. Pas d’engagement nucléaire hors riposte sans qu’il soit constaté que l’existence même de l’État est menacée (éventuellement par une cyberattaque). Il faut encore que le chef d’état-major des armées et le ministre de la Défense activent le réseau crypté qui transmettra le code de tir composé par le Président. Il ne peut pas y avoir de frappe nucléaire folle et aujourd’hui, pas de guerre nucléaire à redouter.

FSB : Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie

FAITS


À l’inverse des médias français qui ont pu voir dans la mise en alerte renforcée des forces de dissuasion russes une menace de guerre nucléaire, la Chine, par l’intermédiaire de l’officieux Global Times n’y a vu qu’un avertissement adressé aux États-Unis et à l’OTAN (l’Europe n’est pas citée) pour qu’ils ne s’aventurent pas avec des forces armées et ne deviennent pas des acteurs dans le différend qui oppose la Russie à l’Ukraine.

Dix-huit mois plus tôt, au vu de la montée des tensions, la Chine avait donné dans ses médias toute son importance à la publication du décret « Principes fondamentaux de la politique d’État de la fédération de Russie en matière de dissuasion nucléaire ». Un document majeur dont l’existence est restée sans échos en Occident.

Deux manifestations de l’approche raisonnée de la dissuasion nucléaire, et une manière de faire discrètement savoir où se situent les limites qui justifient le recours au nucléaire par la Chine.


ENJEUX


Affirmer la détermination tranquille de la Chine face aux États-Unis.


COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Une grande partie de la doctrine militaire de la Chine est connue depuis longtemps. Tout comme les États-Unis, la Russie et la France, elle distingue trois stades dans l’engagement des forces nucléaires.

  • Les frappes stratégiques : elles ont pour objectif des villes des pays belligérants. Par le jeu de représailles, elles impliquent déjà quelques centaines de milliers de morts, sinon des millions, des deux côtés en cas de frappes contenues. De ce fait, elles se révèlent inenvisageables, même si tous les États nucléaires s’y préparent pour être à même de riposter.
  • Des frappes tactiques restent possibles (pour les Chinois en riposte, puisqu’ils s’interdisent d’engager la première frappe). Elles portent sur des objectifs militaires hors des territoires des puissances nucléaires. À priori, ces frappes sont assignées par Pékin aux missiles DF-26 de moyenne portée qui pourront viser des forces américaines déployées hors du territoire américain.
  • Les avertissements : des mesures contraignantes qui démontrent que Pékin envisage le passage au stade nucléaire ou se met en état d’y répondre. C’est d’abord et surtout ainsi que la Chine entend contraindre les États-Unis, par des mesures déstabilisantes qui feront reculer les présidents américains.

Conformément à cette doctrine, la Chine qui se voyait menacée, s’est contentée de faire savoir à Washington qu’elle s’engageait sur les chemins de la dissuasion.

Le 26 août 2020, c’est un missile DF-26 qui a été lancé à proximité d’une flotte multinationale trop aventurée aux yeux de Pékin dans la mer de Chine du Sud.

À la suite du comportement irrationnel de Donald Trump en fin de mandat, aberrant au point que les autorités chinoises ont pu croire que les États-Unis se préparaient à lancer une attaque, la Chine a mis ses forces nucléaires en alerte. Pour faire retomber la tension, la plus haute autorité militaire américaine, le président du Comité des chefs d’états-majors a dû appeler son homologue, le général Li Zuocheng pour apaiser la situation. Déclarant, selon les médias chinois : « Général, je veux vous assurer que le gouvernement américain est stable et que tout sera OK », ajoutant : « Nous n’allons pas attaquer ou mener de quelconques frappes contre vous. Si nous devions attaquer, je vous en préviendrais. Ce ne serait pas une frappe surprise. » 

Avec cette conclusion rappelée par les médias chinois : un président, même américain, ne peut pas faire franchir seul le seuil nucléaire à son pays.

L’actualité a donné l’occasion à Pékin d’aller plus loin et de faire connaître quelles étaient les situations et les procédures qui régissaient le passage au nucléaire de la Chine. C’est indirectement, en rappelant les procédures russes dont elle s’inspire, qu’elle s’y est employée. 

  • Une première disposition met le pouvoir politique à l’abri d’un éventuel chantage militaire ; hors période de crise grave, les missiles sont sous contrôle militaire, tandis que les têtes sont stockées dans des sites civils sous le contrôle du FSB*.
  • Selon les principes régissant le recours à la dissuasion nucléaire, opportunément rappelés, la transition de la Fédération de Russie vers un état où l’utilisation d’armes nucléaires est envisagée, résulte de la constatation d’une des situations suivantes :
  • la confirmation par des données fiables du lancement de missiles balistiques attaquant le territoire de la fédération de Russie et/ou de ses alliés ;
  • l’utilisation d’armes nucléaires ou d’autres types d’armes de destruction massive par un adversaire contre la fédération de Russie et/ou ses alliés ;
  • l’attaque par un adversaire contre des sites gouvernementaux ou militaires critiques de la fédération de Russie, dont l’interruption compromettrait l’efficacité de l’action de l’État ou qui compromettrait les actions de réaction des forces nucléaires ;
  • L’agression contre la fédération de Russie avec l’utilisation d’armes conventionnelles lorsque l’existence même de l’État est menacée.

Pour les autorités chinoises cette publication est un avertissement adressé aux États-Unis faisant apparaître où se situent les « lignes rouges ». Parmi celles-ci, implicites : des cyberattaques qui pourraient mettre à mal les infrastructures du système de dissuasion.

Cette situation avérée, la décision d’utiliser des armes nucléaires est prise par le président de la fédération de Russie. Il faut encore activer le dispositif de communication crypté destiné à ordonner le lancement d’une frappe nucléaire, ce qui ne peut se faire qu’avec l’aval du ministre de la Défense, et du chef d’état-major des armées. Pour que le feu nucléaire puisse être ordonné, il faut l’action coordonnée de ces deux autorités à laquelle s’ajoutera l’envoi du code composé par le président.

Voilà, indirectement exposé comme c’est le cas habituellement, un des secrets militaires chinois dévoilé à partir de ce qui a pu être écrit par l’étranger et que Pékin a pris soin de rediffuser. Avec l’intention de rassurer le monde : la Chine ne pourra pas être à l’origine d’une guerre nucléaire. Et pour le temps présent, malgré les affrontements meurtriers en Ukraine, une guerre nucléaire n’est pas à redouter.


Edouard Valensi, Asie21

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