Chine - États-Unis : Galium et germanium, une griffure, pas plus

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Pour saluer la visite de la secrétaire au Trésor américain, Janet Yellen, Pékin a annoncé le 3 juillet 2023 qu’il allait conditionner les ventes de gallium et de germanium à l’obtention d’une licence d’importation. Le prétexte avancé : la sauvegarde de sa sécurité, l’objectif réel : disposer d’une monnaie d’échange pour lever les sanctions dont la Chine est l’objet dans le domaine électronique. Mais l’atmosphère n’était pas à la conciliation. La Chine n’a rien obtenu, pas plus d’ailleurs que Janet Yellen qui espérait que Pékin reprendrait ses achats de bons du trésor pour aider les États-Unis à lutter contre l’inflation. Il y a là un paradoxe. Les deux pays sont inextricablement liés par leurs échanges commerciaux qui s’élèvent dans l’année à près de 700 milliards de dollars, mais au niveau officiel, dès qu’une difficulté surgit, Pékin et Washington sont bien en peine de se comprendre et de trouver des compromis. Par chance, les industriels des semi-conducteurs sont là pour rappeler les administrations à la raison. La Chine absorbe plus d’un tiers des ventes à l’étranger de l’industrie américaine des semi-conducteurs Ce marché ne peut pas être sacrifié. Il ne faut donc pas trop s’alarmer, à propos des deux métaux stratégiques. Il n’y a à leur sujet qu’une bouffée de chaleur. Il ne faut donc pas perdre espoir, avant longtemps la guerre des puces devrait prendre fin.

FAITS


À trois jours de la visite de la secrétaire au Trésor, Janet Yellen, la Chine a annoncé, le 3 juillet 2023, qu’afin de sauvegarder sa sécurité et ses intérêts nationaux, elle mettait sous contrôle l’exportation du gallium et du germanium ainsi que leurs dérivés, des biens essentiels pour l’élaboration des semi-conducteurs et de nombreux composants électroniques.  Une décision qui intervient alors que les États-Unis et certains de leurs alliés intensifient sans relâche les mesures de répression contre le développement technologique de la Chine dans divers domaines, y compris les semi-conducteurs1.
 
 

ENJEUX


Pour Washington et Pékin : l’issue de la bataille des semi-conducteurs.

Pour un observateur extérieur, une nouvelle empoignade qui sera tôt ou tard oubliée.


COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Pékin est prêt à attaquer
Pour saluer la visite de la secrétaire au Trésor Janet Yellen, le gouvernement chinois a publié, le 3 juillet 2023, une directive soumettant à autorisation les exportations hors de Chine du gallium et du germanium et de leurs dérivés à compter du mois d’août 2023. La demande d’exportation doit spécifier l’utilisateur final et l’utilisation finale et la réponse donnée est soumise au Conseil d’État pour approbation. Officiellement cette mesure a été prise2 pour « sauvegarder la sécurité nationale » du pays2.
 
La sécurité, mais pas seulement. Selon l’officieux Global Times, cette décision intervient alors que les États-Unis et certains de leurs alliés intensifient leurs mesures pour s’opposer au développement technologique de la Chine, en particulier autour des semi-conducteurs. La « guerre des puces » de l’Occident est là qui s’intensifie. L’ASML, le géant néerlandais des équipements de microélectronique soumet désormais l’envoi de ses systèmes de lithographie DUV par immersion à l’obtention d’une licence d’exportation. En retour, il était donc normal que la Chine sauvegarde ses intérêts par des mesures « proactives ».
 
Qu’en est-il du côté américain ?
Le voyage de la secrétaire au Trésor est une nouvelle matérialisation de l’importance que le président Joe Biden attache à ce que les deux plus grandes économies du monde gèrent leurs relations de manière responsable, et approfondissent leurs échanges sur les finances et sur la macroéconomie mondiale. Plus concrètement, le second objectif de ce déplacement, le principal selon Pékin, est de persuader la Chine de ne plus réduire ses avoirs en bons du Trésor américain, et au contraire, de renforcer ses positions afin d’aider les États-Unis à résoudre les problèmes d’inflation.
 
La Chine au secours du Trésor américain, comment l’espérer alors que la Chine cherche à promouvoir le yuan à l’international au détriment du dollar ?  Sur six mois, Pékin s’est défait de 10 % de ses bons du Trésor et le Japon est à présent le premier créancier devant la Chine3. Tout ce que Janet Yellen a pu annoncer après dix heures d’entretiens est que les deux parties chercheraient à communiquer plus fréquemment au plus haut niveau et que les États-Unis et la Chine étaient sur une base plus stable malgré leurs « désaccords significatifs »4.
 
La Chine n’est pas plus avisée

Elle ne se soucie pas d’être à l’origine du tiers du déficit commercial des États-Unis.  Et donc ne prête pas d’importance au rappel par Janet Yellen des trois principes qui encadrent les relations économiques entre les États-Unis et la RPC :

  • garantir nos intérêts en matière de sécurité nationale, ainsi que ceux de nos alliés, et protéger les droits de l’homme,
    établir des relations économiques saines qui favorisent une croissance et une innovation mutuellement bénéfiques et élargissent les opportunités économiques pour les travailleurs et les entreprises américains,
  • coopérer sur des défis mondiaux urgents tels que le changement climatique et le surendettement.

Si bien que sans rien offrir en échange, elle insiste pour que des discussions portent sur la révision des taxes douanières imposées par l’administration Trump et sur les sanctions qui touchent 1 000 entreprises chinoises.

Il va lui falloir attendre. Car Janet Yellen leur a rappelé sans détour que ces sujets ne relevaient pas de la compétence du Trésor, mais de la secrétaire au Commerce Gina Raimondo.
 
La rupture n’est pas encore consommée

La secrétaire au Commerce, Gina Raimondo, le directeur du National Economic Council Lael Brainard et le conseiller national à la sécurité Jake Sullivan ont, dès le 18 juin, rencontré à leur demande les directeurs des trois principaux groupes de l’industrie américaine des semi-conducteurs : Intel, Qualcommet et Nvidia, pour examiner les menaces que de nouvelles dispositions pourraient faire peser sur les ventes à la Chine5. La participation à cette réunion des plus hauts responsables de l’administration met en évidence la pression à laquelle la présidence est soumise observe Bloomberg.

De fait, la Chine, est le premier marché de l’industrie américaine des semi-conducteurs avec des ventes qui s’élevaient en 2022 à 180 milliards soit plus d’un tiers du total mondial. L’industrie des puces ne peut donc pas renoncer à ses profits en Chine. 
 
De cette visite et de cette suite qui peut surprendre, que retenir ? Une observation à garder en mémoire : alors qu’ils échangent dans l’année pour 690 milliards de bien divers, aux niveaux officiels Pékin et Washington sont bien en peine de se comprendre et de trouver des compromis.
 
On ne doit donc pas s’émouvoir d’une bouffée d’humeur de la Chine. Il convient plutôt d’espérer que la guerre des puces prenne fin sans s’éterniser. Les échanges économiques entre les deux puissances sont tels que lorsqu’ils s’égratignent, l’incident a vocation à être plus ou moins vite oublié.
 

Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com

  1. China to impose export controls on key materials for chipmaking as West’s ’chip war’ escalates, Global Times, 03/07/2023.
  2. Annonce n° 23 de 2023 du ministère du Commerce et de l’Administration générale des douanes sur la mise en œuvre du contrôle des exportations d’articles liés au gallium et au germanium.
  3. Voir dans ce numéro l’article Quelques yuans pour les Amériques.
  4. Janet Yellen’s Trip to China: No Breakthroughs But 10 Hours of Talks - The New York Times.
  5. Chip companies, top US officials discuss China policy, Reuters, 18/07/2023.

Encadré 1
Le gallium et le germanium, deux métaux précieux


Le germanium et le gallium, sont deux semi-conducteurs voisins sur le tableau de Mendeleïev, de poids atomique 31 et 32. Tous deux sont des métaux rares, présents sous forme d’impuretés dans des minerais de métaux courants si bien que leur extraction est coûteuse et impacte l’environnement. C’est pourquoi les pays occidentaux ont laissé à la Chine le soin d’extraire et de valoriser ces deux métaux plus précieux que l’or, (80 % de la production du gallium et du germanium).
 
Deux semi-conducteurs sont on ne peut pas se passer 

  • L’arséniure et le nitrure de gallium, se retrouvent dans l’électronique de puissance (essentielle pour les voitures électriques), ou encore pour réaliser les circuits haute-fréquence de la 5G. Ils sont également requis pour des applications d’optronique, pour la fabrication de certains lasers, d’ampoules basse-consommation (led).
  • Le dioxyde de germanium est un composant précieux de l’âme des fibres optiques où il remplace le dioxyde de titane comme dopant de la silice, éliminant le besoin de traitements thermiques ultérieurs qui fragilisent les fibres. Transparent dans l’infrarouge, il est aisément coupé et poli pour obtenir des objectifs et des fenêtres. Il est particulièrement employé comme optique frontale dans les caméras thermiques.
     
    Ce sont des métaux antagonistes. Le Gallium a été découvert en 1875, et son nom lui a été donné en hommage à la France. Si bien que le métal voisin, découvert en 1886 par un chimiste allemand ne pouvait qu’être appelé germanium.

Edouard Valensi, Asie21

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