Chine - États-Unis : Pour que le yuan puisse s’envoler

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S’il était possible de prendre au comptant le rapport de la Banque populaire de Chine sur l’internationalisation du renminbi, celui-ci serait sur le point de s’imposer comme la seconde monnaie à l’internationale. Il n’en n’est rien. En réalité, dans les réserves de change des banques centrales, le renminbi n’atteint pas 3 % des encours et se situe au cinquième rang. Il pourrait en être différemment si les argentiers internationaux pouvaient être assurés de la valeur d’un yuan adossé à d’importantes réserves en dollars de la Chine. C’est là un paradoxe, le RMB à l’international ne peut se passer du dollar et la dédollarisation n’est pas pour demain.

BPC : Banque populaire de Chine.
RMB : le yuan ou renminbi est la devise nationale de la république populaire de Chine.
Swap (échange) : un swap est un échange entre deux parties, une sortie de crédit croisé consenti pour une période fixée dès le départ, de quelques jours à quelques mois ou années. Cet échange permet aux contreparties d’échanger une série de flux futurs.


FAITS


Le 28 octobre 2023, la publication du rapport sur l’internationalisation du yuan par la Banque populaire de Chine a donné naissance à une multiplication d’articles dans la presse écrite et électronique chinoise, célébrant la place prise par le renminbi (RMB) à l’international. Ainsi, Dans un article en première page, l’officieux Global Times saluait la BPC* qui entend promouvoir systématiquement l’internationalisation du yuan. Elle s’engage à développer les coopérations financières pour les paiements en devises nationales, ainsi qu’à favoriser la croissance non spéculative du marché offshore du yuan et sa présence dans les réserves en devises des États1.


ENJEUX


À terme, faire du renminbi la seconde monnaie internationale.


COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Cette mise en avant du yuan à l’international a surpris. Pourtant, depuis 2016 la BPC* publiait un rapport annuel sur l’internationalisation du yuan qui restait sous les radars, aucun écho n’accompagnait cette publication. Voilà qui a radicalement changé. Se réclamant de la pensée de Xi Jinping dans son rapport sur l’internationalisation du RMB*, la Banque populaire de Chine se réjouit des progrès du yuan dans les paiements internationaux et les investissements, et dans son emploi comme monnaie de réserve2.

À regarder de près, ce sont là des propos complaisants. Si le yuan est de plus en plus utilisé lors d’échanges commerciaux, sa présence sur les marchés financiers mondiaux reste bien modeste.

  • En 2021, le montant total des mouvements transfrontaliers du RMB* effectués par les banques pour le compte des clients s’élevait à 42 100 milliards de RMB*, (57,2 milliards de dollars), soit une augmentation de 15,1 % d’une année sur l’autre. Entre les mois de janvier et septembre 2023, la progression s’est élevée à 24 %. Il n’empêche, les données SWIFT montrent que, fin 2022, après une hausse de 1,9 point de pourcentage en glissement annuel, le RMB* ne contribuait toujours qu’à 3,91 % des transferts internationaux. Cependant, sur sa lancée, en septembre 2023, il rejoignait l’euro en finançant 5,8 % des échanges commerciaux mondiaux.
  • Vu de l’intérieur, le ratio des paiements transfrontaliers chinois (recettes et encaissements) libellés en RMB* n’était que de 24,4 %, après un bond de 7 points, et se situait toujours derrière le dollar.
  • Le recours au RMB* pour les financements d’investissements pérennes se trouve renforcé. Les prêts offshore ont continué de s’améliorer. Fin 2022, le stock de titres de créance internationaux en RMB* s’élevait à 173,3 milliards de dollars. La Chine ne se classant pourtant qu’à peine au 7e rang mondial, malgré une progression de deux places par rapport à l’année précédente3.

On est loin des chiffres que l’on s’attend à associer à la seconde économie mondiale. Plus encore, lorsque l’on considère les chiffres les plus flatteurs, les règlements transfrontaliers pour l’année 2021, la distribution des pays avec lesquels la Chine commerce en yuans limite leur signification.

Distribution des règlements transfrontaliers en RMB en 2021 (source : La Tribune)

En 2022, ces données n’ont guère évolué et il se confirme que la moitié des échanges, 54 % précisément, sont réalisés avec Hong-Kong et Macao qui ne sont pas tout des pays étrangers à la Chine.

Il y a des résultats encore plus décevants, ceux qui rendent compte de la présence du renminbi dans les réserves de change des banques centrales. Selon les données du FMI, les réserves libellées en RMB* s’élèvent, fin 2023, à environ 300 milliards de dollars, à peine 2,69 % des réserves mondiales, derrière la livre et le yen. Le RMB* n’est classé qu’au cinquième rang des monnaies de réserve.

Les articles triomphants dans les médias peuvent donc être oubliés, car les chiffres ramènent à une réalité qui est au mieux, nuancée. Comment faire pour que le renminbi occupe la place qu’ambitionne Xi Jinping ? Être au troisième rang dans les trésoreries des banques centrales, en attendant le second. Une mesure incontestable de la confiance qui lui sera témoignée.

Une étude de la Banque de France donne des éléments de réponse. Elle part d’une double constatation : la Chine n’est pas prête à accepter une convertibilité totale du renminbi, mais ce n’est pas une condition nécessaire pour que les banques centrales panachent de yuans leur trésorerie4.

Sans qu’il leur soit nécessaire d’accéder aux marchés financiers chinois, c’est par l’intermédiaire de la quarantaine de lignes de swap* que la BPC a déjà signées que les États peuvent être assurés de la valeur et de la convertibilité du renminbi. Leur montant cumulé atteignait 550 milliards de dollars en 2022. Il devrait encore significativement s’accroître, et de nouvelles lignes s’ouvrent chaque année.
Il faut encore que les banques centrales soient assurées que la valeur du RMB reste prévisible et stable. Sur cette seconde exigence, l’étude de la Banque de France est porteuse d’un paradoxe. Pour que Pékin puisse garantir qu’il est en mesure de contenir toute spéculation sur le yuan, celui-ci doit pouvoir être soutenu, à défaut d’or, par d’importantes réserves en dollars.

En découle cette conclusion dérangeante : pendant encore longtemps, c’est le dollar qui garantira la crédibilité internationale du yuan. Avec ce corollaire : la dédollarisation n’est pas pour demain.

Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com

  1. China’s central bank reports progress in yuan internationalization, pledges support for growth of offshore yuan market, Global Times, 28/10/2023.
  2. The 2023 RMB Internationalization Report, pbc.gov.cn, 27/10/2023.
  3. Chinese Yuan Edges Out Euro as Second-Most Used Currency in Global Trade Finance, Caixin, 31/10/2023.
  4. La convertibilité du compte de capital est-elle nécessaire pour que le renminbi acquière le statut de monnaie de réserve ? Banque de France, 01/11/2023.
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