Chine - États-Unis : Vers un duopole médical
La Chine est entrée en compétition avec les États-Unis pour concevoir les thérapies gagnantes de demain. C’est ce que laisse présager l’annonce par la presse mondiale d’une xénogreffe réussie par une équipe américaine d’un rein de porc génétiquement modifié sur un patient, en mars 2024 et, le même mois, du succès de la transplantation d’un foie de porc sur un sujet en état de mort cérébrale par la Chine. L’Europe n’est pas citée et on peut redouter qu’à terme, Washington et Pékin constituent un duopole qui partagera les marchés de la santé du monde.
FAITS
En mars 2024, à en lire la presse, de grands laboratoires de recherche médicale américains et chinois s’affrontent quant aux transplantations sur des humains d’organes de porc génétiquement modifié. À l’annonce de la transplantation d’un foie sur un sujet en état de mort cérébrale par la Chine, répond l’annonce par les médias américains d’une greffe réussie d’un rein sur un patient.
Un match en direct pour une première place sur une thérapie décisive. Il devrait être suivi par beaucoup d’autres.
ENJEUX
La Chine rejoint les États-Unis pour concevoir les thérapies gagnantes de demain, et les deux pays se partagent les marchés de la santé du monde
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
Sur le marché à venir des xénogreffes, le 15 mars 2024, la Chine s’est placée en position d’attaque quand le Global Times a annoncé : « Des scientifiques chinois du département de chirurgie hépatobiliaire de l’hôpital Xijing, affilié à l’université médicale de l’armée de l’air, ont transplanté avec succès le foie d’un porc génétiquement modifié sur un sujet humain en état de mort cérébrale. » Le foie transplanté a commencé à sécréter de la bile dès que le flux sanguin a été rétabli dans le corps du sujet. Aucun rejet n’a été observé et la greffe fonctionne depuis plus de 96 heures.
Et d’ajouter en commentaire : « L’équipe a démontré la faisabilité de la xéno-transplantation d’un foie de porc génétiquement modifié dans un corps humain, réalisant des percées originales en termes d’innovation de la théorie scientifique, de défis technologiques fondamentaux et d’applications médicales militaires. Il jouera un rôle irremplaçable dans le traitement et la réparation, la reconstruction fonctionnelle et la substitution par transplantation. »1
Ce qui est vrai, à un détail près, ce n’est pas à Xi’an capitale du Shaanxi, qu’a été réalisée la première xénogreffe. Six mois plus tôt, l’Institut de transplantation du New York University, NYU Langone Health, avait annoncé avoir mis fin, après deux mois de succès, à une expérience de transplantation d’un rein de porc sur un humain en état de mort cérébrale.
Mais plus encore, le 21mars 2024, dans les services du Massachusetts General Hospital de Boston, Rick Slayman, 62 ans, à qui l’on avait diagnostiqué une insuffisance rénale en phase terminale, était le premier bénéficiaire d’une transplantation d’un rein de porc génétiquement modifié. À l’issue de la première semaine, ses médecins ont déclaré qu’il se remettait bien, et qu’ils pensaient que son nouveau rein pourrait fonctionner pendant des années, tout en reconnaissant que beaucoup d’inconnues subsistaient quant à la tenue des xénogreffes dans la durée.2
La première course aux transplantations d’un animal sur un humain a donc été remportée par les États-Unis. Cependant, la partie est loin d’être achevée, car il faut passer de l’expérimentation à des pratiques chirurgicales courantes. Il convient d’aller vers des technologies répétitives. On ne sait pas si des voies économiquement viables pourront être trouvées, et par qui.
Car des approches autres que le prélèvement d’un rein sur un porc adulte pourraient se révéler possibles. En intégrant des cellules souches humaines dans des embryons de porc transférés dans des mères porteuses, des scientifiques des instituts de biomédecine et de santé de Guangzhou ont réussi à créer des embryons chimériques de reins humanisés contenant une combinaison de cellules humaines et porcines. Des embryons qui se développaient normalement avec la formation de tubules après 28 jours3.
Des études semblables sont menées dans des laboratoires américains. Ce ne sont encore que des approches scientifiques avancées qui ne sont pas sans poser des interrogations éthiques.
Dans le domaine de la santé, Washington et Pékin sont désormais en compétition. Jusqu’ici, leurs rôles étaient complémentaires. Des recherches avancées étaient conduites dans des structures américaines, tandis que les applications pharmaceutiques de masse étaient laissées à la Chine, mais cet équilibre est appelé à évoluer. Des équipes chinoises se révèlent capables de percées dans des domaines de biomédecine avancés et devraient, à terme, pouvoir s’imposer mondialement à côté des meilleures équipes américaines, au moins sur des domaines ponctuels
Quant à l’Europe, il semble hélas que s’agissant de technologies médicales avancées elle ne soit présente qu’en seconde division. Sauf un bien hypothétique sursaut, elle va se résigner dans le domaine de la santé à laisser les États-Unis et la Chine constituer un duopole et se partager le monde.
Edouard Valensi, Asie21
- Chinese scientists conduct world’s first transplant of pig liver into human patient, Global Times, 15/03/2024.
- Pig kidney transplanted into living person for first time, CNN, 21/03/2024.
- Chinese scientists grow humanized kidneys in pig embryos, Xinhua, 08/09/2023.