Chine - Inde : L’Asie recomposée  

5 min read

Les exigences inconsidérées des États-Unis demandant à la Chine et à l’Inde de prendre leurs distances avec la Russie ont permis aux deux pays de prendre conscience qu’ils avaient des destinées proches et qu’ils pouvaient surmonter leurs divergences. Le monde va être redessiné car c’est un bloc asiatique de trois milliards d’hommes qui prend forme devant nous.


FAITS


Durant la dernière semaine de mars 2022, toute une série d’articles sont parus dans la presse chinoise et indienne exprimant le refus des deux pays de se soumettre aux exigences des États-Unis qui leur enjoignaient de mettre fin à leurs achats d’hydrocarbure en Russie.

Après la visite du ministre des Affaires étrangères chinois à son homologue indien et dans la perspective de se distancier des États-Unis, ils témoignent du fait que les deux pays prennent conscience de leur proximité, d’intérêts communs et de leur capacité à gérer leurs différends.
 

ENJEUX


L’Inde et la Chine en bonne entente, un bloc asiatique de trois milliards d’hommes en harmonie, le monde recomposé.
 

COMMENTAIRES PROSPECTIF


Ces lignes ne sont en rien une justification de l’absurde et monstrueuse agression de la Russie, mais l’interprétation par la Chine et l’Inde de l’attitude des États-Unis dans ce conflit et les leçons qu’elles en tirent.

C’est à partir de la transcription d’articles de presse de ces deux pays que ce texte a été composé. Il ne faut donc pas y voir des propos assumés par le signataire mais l’explication, avec les mots mêmes de la Chine et de l’Inde, de leur attitude face aux États-Unis, et de l’entente vers laquelle elles pourraient se diriger.
Les contresens américains
S’il lui était nécessaire de justifier sa conviction que les États-Unis sont à l’origine de la guerre, la Chine pourrait toujours faire lire la « charte de partenariat stratégique États-Unis–Ukraine1 », signée le 10 novembre 2021 par le secrétaire d’État Antony J. Blinken. Un texte qui affirme l’appui des États-Unis à la pleine intégration de l’Ukraine dans les institutions européennes et euro-atlantiques ainsi que le soutien qu’ils apportent à l’Ukraine dans le conflit mené par la Russie dans les régions de Donetsk et de Louhansk. Les États-Unis y déclarent qu’ils ne reconnaîtront jamais les tentatives d’annexion de la Crimée par la Russie. Ils vont jusqu’à déclarer qu’ils feront reconnaître, de concert avec l’Ukraine, le souvenir de l’Holodomor2 de 1932-1933 et des autres brutalités commises à son encontre. Ce brûlot est l’une des causes du déclenchement des hostilités.
 
Avec ce conflit, les États-Unis peuvent accentuer leur pression sur la Russie. L’Ukraine, et avec elle les pays de l’OTAN, se trouve instrumentalisée. Washington a réellement besoin de relations Russie-Europe tendues et conflictuelles. Les crises géopolitiques en Europe au cours des trois dernières décennies ont contribué à la longue existence de l’OTAN. Lors de son récent sommet à Bruxelles, l’organisation s’est à nouveau symboliquement « unie » sous la bannière du « bloc démocratique occidental » pour qualifier la Russie d’ennemi commun. Rien que de l’attendu. Les États-Unis ont toujours fait de leur mieux pour empêcher la Russie et l’Europe d’améliorer leurs relations ; c’est leur stratégie pour garder pied en Europe. L’amélioration des relations bilatérales avec la Russie, un voisin important, serait dans l’intérêt fondamental de l’UE mais c’est Washington qui dirige toujours le mécanisme de sécurité européen. Le secret de cette réussite réside dans la capacité des États-Unis à tirer efficacement parti des rancunes et des conflits d’intérêts passés entre pays européens. En ce sens, le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine est l’occasion d’un nouveau tour de passe-passe où les États-Unis utilisent à nouveau leurs vieux stratagèmes3.
 
C’est par des sanctions économiques que les États-Unis entendent réduire la Russie. Après l’éclatement du conflit, ils n’ont cessé de les intensifier. Mais, ne pouvant asphyxier seuls la Russie, ils doivent se faire assister par tous les pays, et contraindre le monde entier à choisir leur camp. Peu importe qu’ils ajoutent aux difficultés de la reprise économique mondiale et qu’ils infligent des dommages excessifs aux moyens de subsistance de nombreux pays. Pour mener à bien leur entreprise, les États-Unis tentent de faire tomber le monde entier dans leur immense piège en essayant de faire partager à la communauté internationale leurs responsabilités et les conséquences de la crise. En dehors de l’Europe, la Chine, premier client de la Russie, et l’Inde son alliée, sont particulièrement visées.
 
Ces injonctions n’ont pas lieu d’être. Pour la Chine, Washington n’a aucune légitimité à fixer des lignes rouges pour les autres pays4. Or, il prétend en fixer à l’Inde qui va se rebeller. Alors que la Russie offre à l’Inde une très forte remise, 35 dollars par baril pour des achats massifs de sa qualité phare de l’Oural, un émissaire américain fait savoir « qu’il y a des conséquences pour les pays qui cherchent à contourner les sanctions américaines qui visent la Russie ». Une mise en garde bien mal reçue puisque c’est au niveau gouvernemental, à New Dehli, que l’on fait observer que les pays autosuffisants en pétrole ne peuvent pas exiger de manière crédible que l’on réduise les échanges avec la Russie. Ajoutant que les importations de pétrole russe de l’Inde ne dépassent pas un pour cent alors que les États-Unis en importent encore pour plus de sept pour cent. Élevant le débat, l’Inde ajoute que les achats légitimes d’énergie ne doivent pas être frappés d’interdits politiques5.
Ce conflit a fait ressentir à la société indienne, attachée à son indépendance diplomatique, les manières brutales de Washington et rendu insupportable ses prétentions dominatrices. Peut-être même lui a-t-il fait prendre conscience des manœuvres des responsables politiques des États-Unis, destinées à entretenir la discorde entre elle et la Chine. Mais ce qui est autrement plus important, la guerre en Ukraine, révélant des préoccupations communes, a rapproché les deux pays et diminué l’hostilité qui pouvait exister auparavant.
 
L’Inde et la Chine peuvent s’entendre

C’est à la Chine que l’on doit le premier pas quand elle rappelle ce que devrait être un consensus stratégique : « les deux pays ne sont pas des menaces l’un pour l’autre mais des opportunités pour le développement de chacun ».  Une conviction que va développer le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi à l’occasion de la visite rendue le 25 mars 2022 à son homologue indien Subrahmanyam Jaishankar, en déclarant : « Tout en suivant leurs propres voies de développement les deux pays devraient envisager les relations bilatérales avec une vision à long terme, voir le développement de l’autre avec une mentalité de gagnant-gagnant et prendre part au processus multilatéral avec une posture coopérative6 ».
 
Plus significatif encore, les propos de Wang Yi en conclusion de sa visite sont repris dans la presse indienne : « J’ai vivement ressenti que les deux parties étaient d’accord pour adhérer au consensus des dirigeants selon lequel les deux pays ne constituent pas une menace l’un pour l’autre et qu’ils devaient gérer leurs différences », ajoutant : « les deux chefs d’État sont convenus de créer des opportunités pour leur développement, pour résoudre correctement les problèmes pratiques d’intérêt commun au fil des ans et promouvoir le développement stable et durable des liens bilatéraux7 ». Un nouvel horizon.
 
Bien sûr, comme le reconnaît le Global Times, il ne serait pas réaliste d’espérer que toutes les divergences entre la Chine et l’Inde puissent être aplanies de sitôt. Cependant, la Chine et l’Inde peuvent tout à fait rétablir les bases d’une confiance mutuelle et apprendre à gérer leurs divergences. La Chine a pleinement manifesté sa bonne volonté à cet égard. Elle espère que l’Inde prendra cette bonne volonté au sérieux et la rencontrera à mi-chemin.
 
Ce sera alors « deux civilisations anciennes voisines, les deux plus grands pays en développement, 2,8 milliards d’habitants, la Chine et l’Inde, deux forces sans pareilles qui agiront de concert pour la promotion de la multipolarisation du monde, la mondialisation économique et la démocratisation des relations internationales8 ».

Edouard Valensi, Asie21
Edouard.valensi@gmail.com

  1.  U.S.-Ukraine Charter on Strategic Partnership, United States Department of State,10/11/2021
  2. “Holodomor” : l’extermination par la faim en Ukraine. https://www.geo.fr/histoire/holodomor-lextermination-par-la-faim-en-ukraine-206333
  3. NATO legitimacy further questioned asUkraine crisis drags on? Global Times 27/03/2022
  4. Washington unqualified to draw redlines for others, Global Times
  5. Russia offers oil to India at big discount to pre-war price: Report? Times of India, 01/04/2022
  6. Ukraine crisis mirrors China-India common interests, Global Times, 26/03/2022
  7. Keenly felt’ India, China agree to adhere to consensus of not a threat to each other: Wang Yi on his India visit,The Times of India, 29/03/2022
  8. Wang Yi Holds Talks with Indian External Affairs Minister Subrahmanyam Jaishankar? Ministere des Affaires étrangères de Chine, 25/03/2022
Job title, Company name