Corée du Nord - États-Unis - Nations unies : Le trente-huitième rugissant
À demi-mots, le Groupe d’experts en charge du suivi des sanctions infligées à la Corée du Nord n’a rien caché : 1- les programmes nucléaires et de missiles nord-coréens ont atteint le stade de la production en série semi-industrielle. L’échec des sanctions est patent. Mais là n’est pas le pire ; 2-non sans raison effrayée par la succession des exercices militaires de grande ampleur menées à proximité de ses côtes sous l’égide des États, la RPDC a répliqué par des simulations de guerre réelle On en est au point où il suffirait qu’un incident grave dégénère pour que le seuil nucléaire puisse être franchi. N’est-il pas urgent d’apaiser la situation et, quoi qu’il en coûte, en échange de l’ouverture au monde de la RPDC, de reconnaître l’existence de fait des forces de dissuasion nord-coréennes.
FAITS
Le rapport annuel mis en ligne par le Groupe d’experts désignés par le Conseil de sécurité pour suivre les sanctions prises afin qu’il soit mis fin aux programmes d’armement nucléaire et de missiles par la RPDC consacre plus de 140 pages à ce seul sujet1. Les sources d’information du rapport sont pour l’essentiel les images prises par satellites des sites nucléaires qui ont été transmises par les États-Unis, les reportages des chaines de télévision nord-coréennes et les articles de l’agence nord-coréenne de presse, la KCNA, rendant compte des déclarations du respecté camarade Kim Jong-un. La présente étude tente d’en tirer les principaux enseignements
ENJEUX
La reconnaissance de fait des forces de dissuasion nord-coréennes.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
La routine
À propos du suivi de la production de matière fissile, et plus généralement des activités nucléaires, rien qui mérite l’attention. De même, peu à retenir de la faible reprise d’activité observée sur le site d’essais de Punggye-ri : la réouverture du Tunnel 3, la poursuite de la construction de bâtiments annexes dans la zone administrative principale, et le renforcement des voies d’accès au Tunnel 4 et au centre de commandement. Rien ne méritait l’attention, sauf pour les services américains qui ont pu ainsi annoncer pendant un an le test imminent d’une charge thermonucléaire.
En revanche, en aval, les programmes nucléaires et balistiques se sont accélérés de manière spectaculaire. La construction de missiles a atteint un stade semi-industriel, avec la recherche pour les missiles de composants communs. Ce que révèle l’illustration suivante.
Une multitude d’essais réussis, de missiles et de nouveaux moteurs, a démontré la fiabilité, la complémentarité et l’état de préparation opérationnelle des vecteurs tactiques et stratégiques.
Parmi les faits marquants, on trouve l’essai d’un propulseur à poudre dimensionné pour un corps de missile intercontinental sur le banc d’essai moteur horizontal de Sohae, le 15 décembre 2022. Selon l’agence de presse nord-coréenne, son revêtement est en fibres composites et sa poussée, 140 tonnes, est contrôlée vectoriellement.
La capacité de mener une frappe nucléaire soudaine contre n’importe quelle cible régionale ou intercontinentale, évoquée dans les déclarations publiques du respecté camarade Kim Jong-un, se trouve confirmée. Les travaux du Groupe d’experts confirment et précisent ce qu’Asie21 avait écrit sur le sujet2.
Qu’un incident grave dégénère et le seuil nucléaire pourrait être franchi
C’est ailleurs que se situent les motifs d’inquiétude, un contexte de tensions croissantes.
La succession le 23 septembre, du 26 au 29 septembre, et le 30 septembre 2022, d’exercices militaires de grande ampleur, conduits par des forces navales combinées associant les marines et les armées de l’air de la Corée du Sud, du Japon et des États-Unis, avec la présence dans les eaux de la péninsule coréenne du porte-avions à propulsion nucléaire Ronald Reagan, a été perçue non sans raison par Pyongyang comme des répétitions d’attaques de son territoire.
Si bien que la Commission militaire centrale du Parti du travail de Corée, après avoir a considéré la situation politico-militaire ainsi créée, a décidé d’organiser des exercices militaires sous la forme d’une simulation de guerre réelle dans la péninsule coréenne3. C’est dans ce cadre que se sont inscrits les exercices de tir de missiles tactiques conduits du 25 septembre au 9 octobre 2022.
Ce n’est pas tant la nature de ces wargames qu’il faut retenir : la simulation complète de la séquence de tir depuis l’ordre de retrait et de chargement des ogives nucléaires, le chargement des missiles tactiques dans les silos jusqu’à l’observation de l’explosion de l’ogive au point et à l’altitude fixée,
mais les objectifs potentiels qui avaient été fixés aux missiles :
neutraliser les aéroports dans les zones d’opérations de la Corée du Sud,
simuler la frappe des principales installations de commandement militaire de l’ennemi,
paralyser les principaux ports de l’ennemi par des tirs de lance-roquettes multiples.
Avec toute la réserve qui s’impose au Groupe d’experts, c’est un message sans équivoque qui est ainsi adressé à la communauté internationale. Un climat inquiétant, pour ne pas dire terrifiant, règne sur la péninsule coréenne, où il suffirait qu’un incident grave dégénère pour que le seuil nucléaire puisse être franchi.
Faire preuve de lucidité, mais rester ferme
N’est-il pas temps de rechercher comment apaiser la situation ? Quoi qu’il en coûte :
- reconnaître que depuis les années cinquante, de part et d’autre du 38e parallèle, ce sont deux nations, les États-Unis et la Corée du Nord, qui s’affrontent et qu’il doit être possible de se tenir à distance de l’une et de l’autre ;
- constater l’échec des sanctions : les forces de dissuasion de la Corée du Nord sont là pour durer. Est-il toujours raisonnable d’exiger la dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible de la Corée du Nord ?
- enjoindre à la Corée du Nord de s’ouvrir, pour que la communauté internationale puisse reconnaître l’existence de fait des forces de dissuasion nord-coréennes.
Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com
- Rapport final présenté par le Groupe d’experts en application de la résolution 2627 (2022)
- Cf. Asie21 n° 171/2023-04 Corée du Nord – États-Unis – Nations Unies : Un salon nucléaire
- Cf. Asie21 n° 171/2023-04 Corée du Nord : Un tsunami nucléaire
- Cf. Asie21 n° 168/2023-01 Corée du Nord – Corée du Sud – États-Unis : Prurits nucléaires coréens
- Cf. Asie21 n° 167/2022-12 Corée du Nord – États-Unis : Nuclear as usual
- Statement on 10 October 2022: Respected Comrade Kim Jong-Un Guides Military Drills of KPA Units for Operation of Tactical Nukes, KCNAWATCH? 10/10/2022