Corée du Nord - États-Unis - Nations unies : Un salon nucléaire

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C’est une initiative sans précédent dans le monde nucléaire que la présentation sur deux jours du dispositif de dissuasions nord-coréen : les têtes nucléaires, les procédures d’emploi et le compte rendu détaillé de deux tirs tactiques impressionnants. On doit y voir une mise en garde d’une rare sévérité adressé aux États-Unis et à la Corée du sud, mais surtout un appel de Kim Jong-un à la communauté internationale et aux Nations-Unies pour qu’enfin elles reconnaissent que la Corée du Nord est un état nucléaire responsable avec lequel il faut renouer.

Haekbangashoe : système informatique de gestion intégrée des armes nucléaires qui signifie « déclencheur nucléaire »
PAL : Poverty Action Lab – liaisons d’action permissives 


FAITS


La presse internationale a repris, parfois mot à mot, l’annonce de l’organe officiel du Parti du travail de Corée, le quotidien Rodong Sinmun sur les dernières répliques de la Corée du Nord aux exercice Freedom Shield de la coalition États-Unis, Corée du Sud et Japon : simulations d’une contre-attaque nucléaire et d’une frappe nucléaire sous-marine dévastatrice, présentation détaillée des forces nucléaires de Corée du Nord, jusqu’à la maquette de la tête qui équipe ses missiles. C’est là une première mondiale, mais il ne lui est pas prêté d’importance. N’est-ce pas là se méprendre ?
 

ENJEUX


En rendant public les composantes des forces nucléaires coréennes et procédures régissant leur emploi, Kim Jong-un ne cherche pas tant à mettre en garde les États-Unis, la Corée du Sud et le Japon contre une velléité d’attaque, mais cherche désespérément à faire reconnaître que la Corée du Nord est une puissance nucléaire responsable, qui peut enfin rejoindre la communauté internationale.
 
 

COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Alors que le porte-avions nucléaire USS Nimitz relâche dans la base navale sud-coréenne de Busan, une première en près de six ans, et que les exercices Freedom Shield, associant USA, Corée du Sud et Japon font référence à la dissuasion élargie des États-Unis et au parapluie nucléaire américain, l’organe officiel du Parti du travail de Corée, Rodong Sinmun, haussait le ton, non sans raison. « Les impérialistes américains et leurs larbins ont donné le coup d’envoi d’un exercice dangereux à grande échelle, un véritable exercice « d’occupation » de la Corée du Nord […] avec un scénario de guerre fondé sur le déploiement d’énormes ressources stratégiques nucléaires. » Un déploiement, un mode de guerre particulier, qui exigent de toute urgence que la Corée du Nord prépare l’ensemble de ses forces armées à une guerre totale et qu’en toute priorité elle renforce sa force nucléaire en qualité et en quantité1.
 
Et c’est à cette mobilisation que la communauté internationale est invitée. Sur deux jours, les 22 et 23 mars 2023, on a assisté à une mise en garde hors norme, une présentation spectaculaire, sans précédent, des forces de dissuasion nord-coréennes.

  • Le test d’un véhicule sous-marin autonome à grand rayon d’action, porteur d’une charge nucléaire. Une arme terrifiante générant un « tsunami nucléaire » qui n’a pas d’équivalent dans le monde (Cf. Un tsunami nucléaire dans ce numéro).
  • Un exercice tactique simulant une contre-attaque nucléaire. Il voit le tir effectif de  missiles de croisière Hwasal-1 et Hwasal-2 qui atteignent précisément leur cible après de très longues trajectoires ( 1 500 et 1 800 kilomètres), incluant des phases rasantes et d’évasion et, pour finir, la mise à feu parfaitement contrôlée d’une charge factice à 600 mètres d’altitude, hauteur où seraient optimisés les effets d’un engin nucléaire.
  • La présentation du système de commandement et de contrôle des forces nucléaires de la Corée du Nord : Un système informatique de gestion global Haekbangashoe, semblable aux systèmes utilisés aux États-Unis et en Russie. Tel que décrit par Rodong Sinmun, ce système, dont la fiabilité et la sécurité ont pu être strictement vérifiées, comprend :
  • un « pôle de commandement des unités d’opérations nucléaires tactiques et des sous-unités de missiles qui leurs sont subordonnées sur les fronts est et ouest » ;
  • un « système opérationnel de la gestion et de l’emploi des forces nucléaires tactiques », comprenant les procédures de mise en œuvre de différents plans d’attaque nucléaire, les règles de manipulation des armes et de chargement des ogives sur les missiles ;
  • le protocole de tir incluant l’ordre de déploiement, de mise en batterie et l’authentification finale de l’ordre de tir ;
  • les dispositifs techniques et mécaniques garantissant la sécurité et la sûreté des charges, incluant, outre les liaisons d’action permissives, PAL, les moyens d’empêcher l’armement ou le lancement non autorisé, y compris des systèmes sécurisés d’armement des détonateurs dans l’ogive nucléaire2 ;
  • Les vues de la salle d’exposition visitée par Kim Jong-un où est notamment présentée la tête nucléaire miniaturisée « Hwasan-31 » qui arme les missiles de la Corée du Nord.  C’est là une initiative sans précédent : la présentation des dernières charges nucléaires opérationnelles et la possibilité offerte aux experts d’apprécier le niveau technologique atteint par la Corée du Nord3.

Il faut s’interroger sur ces démonstrations : la multiplication des tirs de toute nature et de toute portée, la présentation de l’arsenal nucléaire, et la description du système de commandement nucléaire du pays. Ce n’est pas gratuitement qu’un chef d’État dévoile comment il entend garantir l’indépendance de son pays et la survie de son régime. Quels peuvent être les messages que Kim Jong-un veut faire passer ?

Rappeler que les forces de la Corée du Nord sont seulement dissuasives. « L’ennemi des forces nucléaires du pays n’est pas un État ou un groupe spécifique, mais la guerre et la catastrophe nucléaire elles-mêmes. »  La politique d’expansion de l’arsenal n’a que des fins défensives et ne cherche qu’à assurer la paix et la stabilité régionales.

  • Mettre en garde Joe Biden et Yoon Seok-youl, si dans leur plan figure effectivement une attaque massive de la Corée du Nord. Kim Jong-un peut le redouter s’il n’a pas oublié qu’en 2017, un président américain, Donald Trump, avait pu sérieusement envisager de l’éliminer par une frappe nucléaire.
  • Mais peut-être avant tout, faire prendre conscience à la Communauté internationale et aux Nations unies que la Corée du Nord est une puissance nucléaire, une puissance raisonnable de surcroît.
     

N’y a-t-il donc pas d’autres réponses à donner à la Corée du Nord que de refuser d’admettre ce qui est, et que d’exiger toujours une dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible ? Au lieu de cela ne pourrait-on pas chercher à voir quel est ce pays qui a été capable seul, de rejoindre les pays les plus avancés dans des domaines de pointe ? L’ouverture d’un dialogue avec un régime qui n’est plus seulement dictatorial sanglant et renfermé sur lui-même pourrait se révéler utile.

Edouard Valensi, Asie21

  1. Important Weapon Test and Firing Drill Conducted in Corée du Nord, KCNA Watch, 23/03/2023
  2. North Korea “Tactical Nuke” Drill : Claims on Command/Control and Hints of A First-ever Silo Launch, 38 North, 29/03/2023
  3. Kim Jong Un guides work for mounting nuclear warheads on ballistic missiles, Pyongyang Times, 27/03/2023

Encadré 1
Exposition des armes nucléaires de la Corée du Nord

C’est une première mondiale, un hall d’exposition des armes nucléaires de la Corée du Nord, aménagé pour accueillir des visiteurs. Kim Jong-un a été le premier à le parcourir.
 
La singularité de ce hall est qu’il présente des maquettes d’engins opérationnels, contrairement aux salles d’exposition d’engins nucléaires aménagées aux États-Unis, en Russie ou en Chine qui sont à valeur rétrospective. Faut-il également rappeler que la France n’a jamais présenté de vue de ses armes nucléaires ?
 
Lors de cette visite, Kim Jong-un était à la fois en représentation et en étude. On lui a rendu compte du travail et des progrès réalisés sur les charges nucléaires pour aboutir à l’ogive nucléaire tactique Hwasan-31  (Volcan-31) charge standard miniaturisée qui armera les missiles de la Corée du Nord1. L’ogive, dont les dimensions extérieures sont de 50 cm de diamètre, environ 80 cm de longueur, et un poids qui serait compris entre 400 et 500 kilos, témoigne des progrès faits dans la miniaturisation par l’Institut des armes nucléaires.
Pas moins de dix types de missiles pourront être dotés de la tête Hwasan-31, si l’on se réfère aux panneaux qui en présentent l’emploi. Parmi eux les missiles MLRS KN-25 de 600 mm, le « tsunami nucléaire », les missiles de croisière stratégiques Hwasal-1 et Hwasal-2, les SRBM KN-123 et KN-24.
 
Un panneau présente le mode d’intégration de la tête aux missiles.

Dans la salle d’exposition une des têtes nucléaire doit retenir l’attention, c’est une tête conique qui rend possible la rentrée dans l’atmosphère des charges de missiles stratégiques à très longue portée.

On retiendra les mots prononcés par Kim pour conclure sa visite : « Nous ne devrons jamais nous contenter de ce qui est, et au contraire nous efforcer en permanence de renforcer nos forces nucléaires, prêts à en tirer parti, et qu’ainsi l’ennemi nous craigne et n’ose pas nous défier, ni provoquer notre souveraineté nationale, notre système et notre peuple. »                              

EV

  1. La Corée du Nord a divulgué diverses têtes nucléaires tactiques, dont le type Hwasan-31, Yonhap  News, 28/03/2023

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