Corée du Nord - France - Nations unies : La France dans le déni
Lors de la réunion du Conseil de sécurité demandé par les États-Unis, le Japon et la France pour condamner le tir d’essais d’un missile intercontinental qui s’est achevé dans les eaux de la zone économique exclusive de la Russie, sans menacer aucun des pays voisins, Nicolas de Rivière, le représentant permanent de la France auprès des Nations unies, s’est totalement aligné sur les États-Unis. Que de contorsion pour cela. Aller jusqu’à proclamer que « la France ne se résoudra pas à ce que la Corée du Nord (RPDC) devienne un État nucléaire » alors que le groupe d’experts des Nations unies a reconnu que les forces de dissuasion de la RPDC étaient substantielles et de haut niveau. S’aventurer jusqu’à dire que « ne pas condamner Pyongyang serait banaliser la prolifération nucléaire », alors qu’il n’y a qu’un État concerné, l’Iran étant déjà sous sanctions. Et comment parler encore d’unanimité au sein du Conseil pour condamner la Corée du Nord, alors que depuis deux ans la Russie et la Fédération de Russie bloquent toute sanction ? Ne faut-il pas enfin manquer de sens commun et avoir un singulier aplomb pour oser demander encore que la Corée du Nord « abandonne ses programmes de manière complète, vérifiable et irréversible », alors que l’on n’a rien à offrir en échange. Hélas, n’est-ce pas la crédibilité de la France qui est mise à mal par ces dénis de la vérité, cet atlantisme inconditionnel ?
FAITS
Avec l’Albanie, les États-Unis, le Japon, Malte, et le Royaume-Uni, la France a demandé que le Conseil de sécurité se réunisse au lendemain du lancement d’un missile balistique intercontinental par la RPDC. Précisément, le tir d’essais d’un missile Hwasong-18 à propergol solide, dont la trajectoire non menaçante s’est achevée dans la zone économique exclusive de la Fédération de Russie.
La RPDC était présente à cette réunion du Conseil, une première depuis 2017. On s’en est unanimement félicité. Sans surprise, le représentant de la RPDC a condamné la convocation de cette réunion, y voyant un empiètement au droit légitime de son pays à l’autodéfense et faisant observer que ce tir d’essai n’a eu aucun effet négatif sur la sécurité des pays voisins. Il aurait pu ajouter que, cette famille de missiles de très grande portée ne peut que les survoler et ne menace que les États-Unis.
Faute de consensus, le Conseil n’a pu afficher de position commune. De son côté, la France condamne avec la plus grande fermeté le lancement1 et c’est précisément la position adoptée alors qui fait ici l’objet d’une analyse critique.
ENJEUX
La crédibilité de la France à l’international.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
S’il est vrai, comme le déclare Nicolas de Rivière, le représentant permanent de la France auprès des Nations Unies, que les 20 missiles lancés en 2023 ont d’abord pour objet d’emporter des armes nucléaires, il ne fait que reprendre les déclarations de Pyongyang, il est singulièrement réducteur quand il ajoute : « que la Corée du Nord s’est déclarée puissance nucléaire irréversible2. »
Il eut été plus pertinent sinon « professionnel » de citer en ce point le rapport annuel sur le suivi des sanctions du groupe d’experts désignés par le Conseil de sécurité (un document de 490 pages extrêmement bien documenté, rédigé avec les réserves que des diplomates doivent conserver, qui fait référence.). Il donne une description très complète de la substantielle force de dissuasion nord-coréenne et de la doctrine qui lui est associée et qui insiste sur son caractère exclusivement défensif3.
La Corée du Nord, expose ses missiles pour que l’on ne puisse pas douter de leur nombre et de leur niveau technologique. Aussi il est difficile de donner du sens à ces mots : « la France ne se résoudra pas à ce que la Corée du Nord devienne un État nucléaire. » Depuis le 23 mars, c’est nier la vérité que de laisser croire que l’on peut en douter.
Plus loin le représentant de la France est proche d’un paralogisme quand il écrit : « ne rien faire ou être complaisant revient à banaliser la prolifération nucléaire. Cela revient à accepter de voir, demain, les crises de prolifération se multiplier ailleurs dans le monde. » On aimerait trouver les arguments qui permettent de valider cette thèse. À ce jour, on ne connait qu’un seul État proliférant, l’Iran, déjà sous sanctions.
On est gêné à nouveau lorsqu’on lit : « Pour enrayer l’escalade, il faut donc appliquer pleinement toutes les sanctions internationales adoptées à l’unanimité et lutter contre toutes formes de contournements, y compris dans les domaines cyber et maritime. » Une fois encore, le rapport du groupe d’experts est ignoré. Alors que les sanctions énoncées par les résolutions 1718 et 2397 ne devaient sanctionner que la poursuite du programme nucléaire et devaient être sans conséquences humanitaires négatives pour la population civile, et ne pas nuire ni faire obstacle à la coopération, à l’aide alimentaire et à l’assistance humanitaire, il n’en est rien. Tous les ans, le groupe d’experts doit le déplorer. Est en cause l’interprétation extensive des sanctions, et en particulier des sanctions financières résultant des mesures législatives décidées unilatéralement par Washington pour asphyxier Pyongyang.
À deux reprises, le représentant de la France s’appuie sur un joli mot – unanimité – pour asseoir son propos et convaincre. Tant pour dénoncer la RPDC nucléarisée que pour justifier les sanctions, Il fait état d’une unanimité du Conseil. N’est-il pas là à tricher avec le temps ? Certes, cette unanimité a été trouvée en 2017, mais depuis au moins deux ans elle n’existe plus, la Chine et la Russie opposent si nécessaire leur veto à toute condamnation.
Vient la conclusion. Désarmante ! « La priorité est de renouer le dialogue sans préconditions afin que la Corée du Nord abandonne ses programmes de manière complète, vérifiable et irréversible. Des propositions ont été faites en ce sens. Il appartient aux autorités nord-coréennes de les saisir, et aux États de la région de les y encourager. » Mais quelles sont ces propositions qui peuvent justifier l’abandon de la force de dissuasion opérationnelle qui garantit l’indépendance du pays et l’existence de son régime ? Les seules connues, sont celles formulées par Donald Trump. Et il ne peut y en avoir d’autres qu’américaines. Comme l’a montré, à propos de l’Iran, la triste destinée du Plan global d’action commun avec leur législation sur le dollar, les États-Unis sont libres de verrouiller les sanctions.
En psychanalyse, le déni est l’attitude individuelle et inconsciente de refus de prendre en compte une partie de la réalité, vécue comme inacceptable par l’individu. La France n’en est-elle pas là quand, au Conseil de sécurité, elle s’aligne sur les États-Unis ?
On aurait préféré qu’au lieu de cette triste position, ce soit Nicolas de Rivière qui ait prononcé les mots du représentant du Brésil : « Le Conseil de sécurité doit faire face à une dure réalité : notre approche de ce dossier n’a tout simplement pas fonctionné.» Le paradigme d’avant 2018 consistant à s’unir autour de nouvelles séries de sanctions ne débouche plus que sur rien. « Chaque nouveau lancement montre plus clairement qu’une nouvelle approche est nécessaire. ».
Que pourrait-elle être ? S’inspirant de ce qu’ont pu dire de grands ministres des Affaires étrangères, voici une suggestion :
- reconnaître ce qui est : l’existence de forces de dissuasion nord-coréennes ;
- considérer que la reconnaissance d’une Corée nucléaire est d’abord l’affaire des pays de la région ;
- qu’il revient à la Corée du Nord, à l’origine du trouble, de rassurer ses États voisins ;
- qu’elle ne pourra pas y parvenir si elle n’accepte pas d’ouvrir ses frontières, et de s’imposer par une transparence qui devrait aller grandissant.
Comme l’observe le délégué brésilien, avec un minimum de confiance, il deviendra possible d’ouvrir une fenêtre de négociation. Le Conseil de sécurité pourra alors faire jouer son poids politique pour aider à construire une solution durable et amener la péninsule coréenne à la paix.
Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com
- Conseil de sécurité : appels à rétablir les canaux de communications au lendemain du lancement d’un missile balistique intercontinental par la RPDC, https://press.un.org/fr/2023/cs15355.doc.htm#:~:text=La%20RPDC%20a%20%C3%A9galement%20indiqu%C3%A9,pertinentes%20du%20Conseil%20de%20s%C3%A9curit%C3%A9.
- La France ne se résoudra pas à ce que la Corée du Nord devienne un Etat nucléaire, ONU https://onu.delegfrance.org/la-france-ne-se-resoudra-pas-a-ce-que-la-coree-du-nord-devienne-un-etat.
- Lettre datée du 3 mars 2023, adressée au Président du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts créé en application de la résolution 1874 (2009).