Corée du Nord : Un tsunami nucléaire

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En ayant fait naviguer pendant près de deux heures un drone sous-marin, un exploit technologique, la Corée du Nord vient de démontrer que par une explosion nucléaire sous-marine elle peut en un instant annihiler une flotte qui chercherait à l’attaquer. L’équilibre stratégique coréen s’en trouve sévèrement affecté. Ne serait-il pas pertinent d’en prendre acte et sur cette base d’envisager l’ouverture d’un dialogue avec la Corée du Nord ?

FAITS


Le 24 mars 2023, une dépêche de l’AFP annonçait le test par la Corée du Nord d’un « drone sous-marin nucléaire d’attaque », une nouvelle arme, un « tsunami radioactif » qui, selon Pyongyang, pourrait détruire les groupes navals et les principaux ports opérationnels de l’ennemi. Une annonce accueillie avec scepticisme par des experts sud-coréen et américain. Qu’en est-il exactement ?
 

ENJEUX


Une nouvelle et grave dégradation des équilibres stratégique en Corée, mais peut-être une occasion à saisir pour envisager l’ouverture d’un dialogue avec la Corée du Nord.
 

COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Pour la Corée du Nord, les exercices tripartites des forces américaines, sud-coréennes et japonaises, avec la présence du porte-avions nucléaire USS Nimitz et d’importantes forces aériennes, sont des manœuvres simulant « l’occupation » de la Corée du Nord. Des exercices de guerre répétés, intentionnellement provocateurs, qui conduisent la situation militaire et politique de la péninsule coréenne jusqu’à un point irréversiblement dangereux.

Le scénario de guerre anti-Corée du Nord de ces forces, le déploiement d’énormes moyens stratégiques, le volume des forces impliquées et le mode de guerre qu’elles annoncent sont tels que, dans l’urgence, les forces armées de la Corée du Nord doivent se préparer à une guerre totale et renforcent leur composante nucléaire en qualité et en quantité.
Les mises en garde qu’ont constitué les campagnes de tirs simulés de missiles nucléaires n’ayant pas permis de revenir à une situation de paix, et afin d’alerter une nouvelle fois l’ennemi, la Commission militaire centrale du Parti du travail de Corée, du 21 au 23 mars 2023 a, d’une part, conduit un exercice tactique simulant une contre-attaque nucléaire,  et surtout a procédé en présence de Kim Jong-un au test d’un système d’armes d’attaque sous-marine inédit. Une arme secrète baptisée Unmanned Underwater Nuclear Attack Craft “Haeil”.

Cet UAV (Autonomous Underwater Vehicle) nucléaire est un nouveau concept opérationnel qui « surpassera les forces d’agression impérialistes ». C’est en 2012 qu’ont commencé les recherches le concernant à l’institut de recherche des sciences de la défense de la Corée du Nord. La mission de cette arme stratégique est de s’infiltrer furtivement dans les eaux opérationnelles ennemies et de provoquer un « tsunami radioactif » par une explosion sous-marine afin de détruire les groupes aéronavals et les principaux ports opérationnels de l’ennemi. (cf. Encadré 1).

C’est ainsi que le 21 mars 2023, un drone nucléaire sous-marin d’attaque a été lancé au large d’Iwon dans la mer de l’est de la Corée. L’engin autoguidé a navigué pendant 59 heures et 12 minutes selon une trajectoire en forme de 8 à des profondeurs comprises entre 80 et 150 mètres pour atteindre le point cible dans les eaux de la baie de Hongwon, un port ennemi fictif. Là, son ogive fictive a explosé. Le test a permis de s’assurer des qualités de navigation du drone, de vérifier sa fiabilité et de confirmer pleinement sa capacité de frappe létale.

Cette annonce ne peut pas laisser indifférent.

  • Elle doit être tenue pour véridique, quoi que puissent avancer des experts qui se veulent rassurants.
  • Elle démontre que la Corée du Nord a su acquérir la maîtrise d’un nouveau domaine technologique : le guidage par gyroscope à fibre optique et qu’elle a pu ainsi faire naviguer pendant près de soixante heures un véhicule sous-marin autonome.
  • Elle révèle le caractère éminemment dangereux, non seulement de propos menaçants, mais surtout de la répétition d’exercices considérés par la Corée du Nord comme des répétitions d’invasion. N’y a-t-il pas quelque imprudence à provoquer une puissance nucléaire et l’inciter ainsi à l’escalade ?

Fondamentalement, quelles qu’aient été, et que demeurent, les justifications de la politique adoptée en 2006 par la communauté internationale à l’égard de la Corée du Nord, celle-ci n’est-elle pas dépassée en 2023 ? Elle ne se contente pas seulement de nier une réalité, la Corée du Nord est une puissance nucléaire jusqu’ici responsable, mais de plus, en se limitant à des sanctions et en interdisant tout dialogue avec la Corée du Nord, elle justifie et rend possible  l’escalade.
 
Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com

Encadré 1
Les explosions nucléaires sous-marines à faible profondeur

Il n’a été procédé par l’U.S. Navy qu’à une seule explosion de charge nucléaire à faible profondeur « Baker », le 24 juillet 1946. Avec une charge de 23 Kt que l’on a fait détonner à 27 mètres de profondeur. Les effets ont été si terrifiants qu’il n’y a pas eu d’autres explosions de cette nature.

La boule de feu a créé un « dôme de pulvérisation » massif contenant près de deux millions de tonnes d’eau. Ce dôme s’est développé sous forme d’une cheminée creuse de 6 000 pieds (1 800 mètres) de haut, 2 000 pieds (600 mètres) de diamètre et 300 pieds (90 mètres) d’épaisseur.

Les premières secondes d’une explosion sous-marine, noter les dimensions relatives de bâtiments de fort tonnage et du dôme de pulvérisation.
Le déplacement d’eau a créé un tsunami, avec des vagues de 94 pieds (29 mètres) et encore de 15 pieds (4,5 mètres) à 3,5 miles (5,6 kilomètres) de l’explosion qui a coulé tous les navires dans un rayon de 1 000 mètres et les a gravement endommagés dans des cercles de rayons compris entre 1 500 et 4 000 mètres. De plus, l’énorme flux de neutrons émis lors de la fission, absorbé par le sodium, le chlore et les autres constituants de l’eau de mer, a donné naissance à des isotopes radioactifs qui contaminent les navires alentours quand la vague géante créée par l’explosion les a atteints, mettant les équipages en grand péril.

Un État-major qui entendrait recourir à ce type d’explosion, tout en en maîtrisant les effets et les nuisances collatérales, veillera à en limiter strictement la puissance, en s’appuyant sur les tables de l’ouvrage The effects of Nuclear weapons (en vente sur Amazon). Une kilotonne est une puissance qui pourrait être retenue ; les dimensions précédentes seraient alors divisées par cinq.

EV

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