Corée du Sud - États-Unis : Des SNA pour Séoul
Unanimes derrière Le vice-amiral Kim Myung-Soo, président du Comité des chefs d’état-major interarmées de la république de Corée, les dirigeants et l’opinion publique coréenne souhaitent que leur pays puisse se doter au plus tôt de sous-marins nucléaires d’attaque. Ceux-ci semblent être déjà à l’étude, dérivés des sous-marins KS III en service dont les dimensions sont comparables aux sous-marins d’attaque français. D’ici 2035, date estimée de leur mise en service, Séoul, dont les réacteurs nucléaires sont parmi les meilleur au monde, saura bien concevoir la chaufferie nucléaire navalisée et disposer des charges d’uranium fortement enrichi qui leur sont nécessaires. Le prix à payer sera le bras de fer à engager avec Washington. Séoul ne semble pas s’en effrayer. Il envisage même d’aller plus loin jusqu’à se doter de sous-marins nucléaires lanceur d’engins, des SNLE, noyau d’une future force de dissuasion à venir.
AUKUS : acronyme de Australia, United Kingdom et United States est un accord de coopération militaire tripartite formé par l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni.
Kim Myung-Soo : vice-amiral d’escadre en charge des opérations navales, nommé au poste de président du Comité des chefs d’état-major interarmées.
SNA - SSN : sous-marins nucléaires d’attaque – Ship Submersible Nuclear.
SNLE : sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.
TDS : Tailored Deterrence Strategy – stratégie de dissuasion sur mesure.
FAITS
Le 24 novembre 2023, interrogé par une commission du Parlement de la Corée du Sud dans le cadre de sa nomination aux fonctions de président du Comité des chefs d’état-major interarmées, l’amiral Kim Myung-Soo a souhaité que soit lancée la construction par son pays de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), et dénonce les États-Unis comme les principaux opposants au développement d’armes nécessaires à la sécurité de la Corée du Sud.
ENJEUX
D’ici vingt ans la Corée du Sud espère être une puissance nucléaire émancipée de la tutelle américaine.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
L’amiral Kim Myung-Soo a donc demandé solennellement que son pays se dote d’une flotte de SNA*. Il n’est pas seul à vouloir que s’accomplisse ce qui n’est pas moins qu’une petite révolution.
À ses côtés, le professeur Jeeyong Kim de l’Académie navale de Corée du Sud affirme : « le rôle stratégique des K-SSN* serait sans pareil comme moyen de dissuasion à l’égard de la Chine, de la Russie et de la Corée du Nord. Pyongyang ne sera plus à même de menacer le Sud, dès lors que la république de Corée sera dotée d’une flotte suffisante de sous-marins nucléaires, alors qu’aujourd’hui ses capacités nucléaires de plus en plus importantes constituent une menace directe, non seulement pour la Corée du Sud, mais aussi pour les États-Unis1. » La population sud-coréenne les suit. Des sondages récents ont montré qu’elle considère en majorité que de disposer de SNA* est une nécessité vitale, plutôt qu’une option. C’est ce que rappelle Yulgok Kim, le secrétaire général du Forum pour la stratégie nucléaire de la république de Corée.
Un programme majeur de longue durée est lancé
C’est dans une grande aventure technologique et industrielle que Séoul va devoir s’engager. Construire un sous-marin nucléaire est un défi technologique. Le Royaume-Uni n’a pas pu le relever seul. Pour le mener à bien il a dû solliciter l’aide des États-Unis, et dans le cadre de l’accord de défense mutuel qu’il a signé, il a pu bénéficier d’un transfert « considérable » d’informations pour le développement du réacteur nucléaire Rolls-Royce de ses sous-marins Astute. À noter que le combustible de ces réacteurs est de l’uranium hautement enrichi, entre 93 % et 97 %.
A priori, la Corée du Sud sera seule dans cette entreprise et c’est un long et très exigeant chemin qu’elle va devoir parcourir. Quelles en seront les premières étapes ? L’US Navy nous renseigne.
Les futurs sous-marins de la classe KSS III de troisième génération, qui pourront donner naissance au sous-marin nucléaire, sont programmés pour entrer en service en 2030. Ils déplaceront environ 3 600 tonnes en surface et 3 950 tonnes en plongée, et mesureront 89 mètres de long2. C’est plus que le premier sous-marin nucléaire d’attaque français, le Rubis, qui déplaçait 2 385 tonnes en surface et 2 670 tonnes en plongée pour une longueur de 73,60 mètres, mais sensiblement moins que le Redoutable, le premier sous-marin lanceur d’engins français : déplacement de 8 080 tonnes en surface, 8 920 tonnes en plongée et 129 mètres de long.
Ces sous-marins seront équipés de dix systèmes de lancement vertical de missiles, les VLS, réalisés par Hanwha Ocean qui, dès à présent, permettent de tirer des missiles SLBM de 500 kilomètres de portée pour l’attaque terrestre. Ils seront dimensionnés pour permettre le tir de missiles de dix tonnes3. On sera encore loin des performances attendues pour le tir de missiles nucléaires à portée intermédiaire, aux alentours de 30 tonnes.
Voilà pour les coques, mais le plus difficile reste à être conçu et réalisé : au premier chef, la chaufferie nucléaire. Il ne s’agit pas d’un simple réacteur que la Corée du Sud sait si bien faire – elle construit des centrales nucléaires civiles qui ont enregistré le plus bas nombre d’arrêts d’urgence au monde – mais d’un réacteur navalisé compact et à faible bruit. En outre, il lui faudra disposer d’uranium fortement, ou très fortement, enrichi, alors que les accords de fourniture de combustible nucléaire qui lient la Corée du Sud aux États-Unis ne portent que sur des applications civiles.
Beaucoup d’obstacles vont devoir être franchis, et ils ne permettent guère d’espérer le lancement d’un sous-marin nucléaire d’attaque avant 2035 (date que l’on retrouve dans des évaluations américaines). Mais les ambitions nucléaires de Séoul ne devraient pas s’arrêter là. Les autorités navales coréennes n’en font pas mystère et déclarent : « Les technologies et l’expérience acquises lors de la construction du K-SSN* serviront de clé de voûte lorsque la Corée du Sud décidera de construire un sous-marin nucléaire lanceur d’engins. » Soit, mais on ne le voit pas programmé avant 2040. D’autant qu’en parallèle, la Corée du Sud aura dû se doter d’installations industrielles permettant de réaliser des charges nucléaires miniaturisées.
Pour les États-Unis, la Corée du Sud fait fausse route
Il est peu probable que Washington se prête au jeu et accepte de voir la Corée du Sud se nucléariser. Entre les deux pays ce pourrait être là un point de rupture.
Pour les USA, l’ambition coréenne est mal venue et Séoul doit renoncer.
- Le projet est ruineux. Si Séoul devait lancer un programme de sous-marins, il lui faudrait en construire au moins trois pour être assuré d’un bâtiment en permanence à la mer en patrouille. Un programme à plus de 10 milliards de dollars, si l’on tient compte du soutien logistique. De plus, il va s’étirer dans le temps. Le calendrier de livraison des sous-marins australiens établi dans le programme AUKUS est une référence qui montre qu’au moins une décennie devra s’écouler avant qu’un seul sous-marin nucléaire sud-coréen ne prenne la mer.
- Ces sous-marins seront sans utilité, car pour des raisons opérationnelles les sous-marins à propulsion conventionnelle restent préférables. Les eaux entourant la péninsule coréenne sont relativement peu profondes, ce qui favorise l’emploi de sous-marins conventionnels silencieux. La Corée du Sud exploite actuellement sept sous-marins diesel-électrique de classe Son-Won II. Ces sous-marins sont parfaitement adaptés aux opérations autour de la péninsule coréenne4. En bref, les sous-marins nucléaires sont inutiles car la marine sud-coréenne n’a pas à s’aventurer à grande distance. La haute mer est réservée à d’autres, aux navires de l’AUKUS.
Vers un bras de fer
N’est-ce pas là une grave erreur de jugement ? Peut-on demander à un pays de se résigner à n’être qu’une nation de second rang ? Au Sud de laisser le pas au Nord ? Les responsables politiques sud-coréens de toutes tendances ne l’acceptent pas et s’accordent pour s’émanciper de la tutelle américaine. L’ancien président, Moon Jae-in, a fait un premier pas en 2017 lorsqu’il a voulu créer une force militaire indépendante ne reposant plus exclusivement sur les États-Unis. En 2022, le président Yoon Suk Yeol déclare vouloir doter son pays de l’arme nucléaire. Il est immédiatement rappelé à l’ordre par Joe Biden. Et pour demain c’est le maire de Séoul, Oh Se-hoon, futur candidat potentiel à la présidence, qui appelle à son tour au développement de ces armes pour répondre aux besoins de sécurité de la Corée du Sud.
Le revers annoncé de l’OTAN et des USA en Ukraine devrait finir de convaincre Séoul de la fragilité de l’accord sécuritaire qui les lie aux États-Unis, et qui les fait renoncer à se doter de capacités nucléaires. Certes, les États-Unis s’engagent à mettre en œuvre tous leurs atouts stratégiques et leurs armes nucléaires pour défendre leur allié face à la Corée du Nord, cependant ce dispositif a perdu toute crédibilité depuis deux ans. Pyongyang dispose de missiles nucléaires en nombre qui menacent la Corée du Sud, mais qui surtout placent les USA sous le coup de représailles si d’aventure ils passaient à l’acte. En situation de destruction mutuelle assurée, Washington est condamné à l’impuissance nucléaire.
Pour l’heure, le 13 novembre 2023, Séoul fait « comme si ». Il assure les États-Unis de sa loyauté quand le ministre sud-coréen de la Défense, Shin Won-sik, et son homologue américain, Lloyd Austin signent une mise à jour de l’accord TDS*. Mais il semble bien qu’en même temps la Corée du Sud, sans bruit, se dirige vers un bras de fer avec les États-Unis5. Elle a peu à y perdre et pour ménager les apparences, il lui sera toujours possible d’affirmer qu’à côté de la marine américaine, les K-SSN seront un atout utile pour contrer la Chine et la Corée du Nord. Des sous-marins qui serviront tout autant les intérêts de la Corée du Sud que ceux des États-Unis.
Edouard Valensi, Asie21
- South Korean Admiral Claims That Nuclear-Powered Submarines Are Necessary, Naval News, 24/11/2023.
- South Korea’s Sophisticated KSS-III Submarines, USNI.org, 06/2023.
- South Korea to develop new VLS and SLBM for its Submarines, Naval News, 24/11/2023.
- South Korea does not need nuclear subs, The Hill, 24/11/2023.
- Pour se doter d’une flotte de SNA sud-coréens, Séoul se dirige vers un bras de fer avec Washington, meta-defense.fr, 24/11/2023.