Corée du Sud - Japon - États-Unis : À l’est du nouveau

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Trois mois à peine après avoir fait allégeance aux États-Unis pour relever ensemble les plus grands défis de notre époque, les ministres des Affaires étrangères de la Corée du Sud, du Japon et de la Chine se réunissent pour annoncer l’organisation prochaine d’une rencontre entre leurs trois chefs d’État. Enfin réconciliés à l’initiative de Yoon Suk Yeol, le Japon et la Corée du Sud ont pu faire acte d’indépendance et prendre des distances d’avec les USA. Les voilà proches, envisageant même la constitution d’une alliance militaire. En termes financiers elle serait la troisième au monde, et la troisième puissance militaire mondiale si elle se trouvait dotée d’armes nucléaires. C’est ce que souhaitent ouvertement leur chef d’État. Unis, Japon et Corée du Sud sont en capacité immédiate d’en assembler, s’ils n’en disposent pas déjà.


FAITS

  • Le 18 août 2023, les dirigeants des États-Unis, du Japon et de la République de Corée se sont réunis à Camp David. Ils ont annoncé une nouvelle ère de coopération trilatérale, matérialisée par des principes : The principes of Camp David. Dans une déclaration finale, tournée vers le futur et leur coopération ils annoncent la tenue des réunions trilatérales annuelles.
  • Le 26 novembre, soit trois mois plus tard, les ministres des Affaires étrangères sud-coréen Park Jin, et son collègue Japonais Yoko Kamikawa ont rencontré leur homologue Chinois Wang Yi en vue de relancer la coopération entre voisins asiatiques. Un retournement surprise qui mérite une explication.


ENJEUX


Une alliance militaire entre la Corée du Sud et le Japon, la troisième au monde, tôt ou tard nucléarisée.


COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Préjugés et déceptions
La rencontre de Camp David avait un double objet :

  • sceller la réconciliation depuis longtemps attendue entre la Corée du Sud et le Japon, les États-Unis faisant office de notaire,
  • affirmer que le Japon, la république de Corée et les États-Unis vont relever ensemble les plus grands défis de notre époque. Leur stratégie : un Statement of Principles, qui n’est rien d’autre qu’un résumé de la politique des USA pour la zone Asie pacifique. La Chine y est désignée comme un adversaire qui met en péril l’ordre du monde1.

Mais en oubliant quelque peu les positionnements stratégiques nippons et coréens.

  • Les rapports des États-Unis, du Japon, et de la Corée du Sud avec la Chine sont fondamentalement différents. Séoul et Tokyo ne sont pas en compétition avec Pékin pour régenter le monde.
  • Plutôt qu’un adversaire, la Chine est leur premier partenaire commercial. Les deux pays exportent d’abord vers la Chine, puis vers les États-Unis, 30 % contre 14,7 % pour Séoul, 23,8 % contre 18,7 % pour Tokyo.
  • C’est la Corée du Nord nucléarisée, et non la Chine, qui est la menace la plus pressante pour la Corée du Sud et le Japon,

Pour Tokyo, tout autant que pour Séoul, la Chine est un pays proche, une nation asiatique, à l’inverse des USA.

Camp David s’est révélé être avant tout du spectacle, si bien que l’on a pu retrouver, au bout de trois mois, Park Jin et Yoko Kamikawa flirtant pendant plus d’une heure avec leur homologue Wang Yi à Busan en Corée.


Cette réunion n’était cependant que la reprise de rencontres annuelles que la Covid avait interrompues. C’était d’abord l’occasion d’échanger quelques bonnes paroles. « Conformément à la politique d’amitié et de partenariat avec ses voisins, la Chine continuera à travailler avec la Corée du Sud et le Japon pour apporter de nouvelles contributions à la paix et à la prospérité régionales et mondiales. » Dès que possible les négociations sur l’accord de libre-échange trilatéral entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud seront relancées. L’objectif de ces rencontres est de contribuer à la création de la zone de libre-échange de l’Asie-Pacifique. La seule mesure précise annoncée est l’organisation d’une rencontre des trois chefs d’État dans un avenir proche. « Nous avons convenu d’accélérer les préparatifs nécessaires » a déclaré Park Jin2.

Ce n’est donc pas le contenu de cette réunion qui doit retenir l’attention, mais ce qu’elle a permis : la première présentation au monde de la jeune alliance sino-coréenne qui se situe à distance des États-Unis.


Une réconciliation coréenne
Voici enfin réconciliés deux pays proches, juste séparés par les quelques dizaines de kilomètres du détroit de Corée (de Tsushima pour le Japon). Deux pays qui partagent les mêmes intérêts concernant la sécurité de la région et l’économie.
Leurs relations demeuraient empoisonnées 75 ans après la brutale colonisation japonaise. Ces relations ont été considérablement détériorées en 2018, après une décision de justice sud-coréenne ordonnant à des entreprises nippones de verser des compensations pour le travail forcé subi par de nombreux Coréens. C’est Yoon Suk-yeol, imaginatif et déterminé, qui a trouvé une solution pour « briser le cercle vicieux de l’hostilité mutuelle, et travailler ensemble », en présentant un plan d’indemnisation sans participation financière : une fondation dotée de fonds provenant d’entreprises sud-coréennes y pourvoyant3.
Cette entente a été confirmée le 17 novembre, en marge du sommet de l’Apec : « Cette année, la coopération bilatérale s’approfondit avec la réactivation des échanges jusqu’aux plus hauts niveaux, avec le rétablissement des organes de consultation entre nos gouvernements», a déclaré Yoon. Une preuve de la solidité des liens noués est apparue : pour rapatrier leurs ressortissants d’Israël sur fond de guerre israélo-palestinienne, les deux pays coopèrent étroitement.

Une alliance militaire en devenir
C’est dans le domaine militaire que l’entente est la plus marquée, et pas seulement dans les mots : au mois d’avril, le ministère sud-coréen de la Défense nationale a utilisé l’expression « coopération militaire », mais dans les actes.

  • Annonce par Yoon Suk-yeol de la « normalisation complète » de l’accord GSOMIA de partage d’informations. Les deux pays vont échanger à nouveau des informations sur les tirs et les trajectoires des missiles nord-coréens. Tokyo sera directement alerté par les moyens d’observation sud-coréens, plus agiles que les systèmes d’observation satellitaires, capables de détecter des tirs dès les premières secondes, et sans avoir à passer par le filtre américain.
  • Signature prochaine d’un accord d’acquisition et d’entretien croisé des matériels, une étape décisive de la matérialisation de la coopération militaire entre les deux pays. Il prévoit l’échange de munitions, de nourriture, de carburant, de transports et de services médicaux4.

Le Japon et la république de Corée ont finalement convenu de ne pas s’arrêter à une simple entente, mais d’envisager la constitution d’une alliance militaire. Aujourd’hui distinctes, demain rapprochées, quelles pourraient être alors les dimensions de leurs forces réunies ?

Le troisième budget de défense dans le monde
En termes financiers, une alliance sino-coréenne se classerait troisième au monde, devant la Russie.
(Le budget de la France, au huitième rang, s’élevait à 53,6 milliards US$.)

Ce ne serait cependant pas la troisième puissance militaire mondiale en l’absence de forces de dissuasion.

Aujourd’hui, pour espérer se trouver protégée des menaces nucléaires de la Corée du Nord, l’alliance doit compter sur le parapluie nucléaire américain. Or, Washington se dérobe chaque fois que la Corée ou le Japon tente de se rapprocher des forces nucléaires déployées en zone Asie-Pacifique. Dès lors, Corée et Japon ne peuvent que douter de la résolution américaine si un conflit ouvert devait survenir. Pour être à leur rang, face à la RPDC, la Corée du Sud et le Japon doivent regarder plus loin et se doter d’une arme nucléaire. Une attente exprimée par leur chef d’État.

Une ambition qui, selon les experts, pourrait à tout moment se concrétiser, chacun des deux pays apportant sa contribution.

  • Le Japon, qui est le plus avancé, détient du plutonium et de l’uranium enrichi par des moyens propres en volumes suffisants pour assembler des bombes par milliers. De plus, il est dit possesseur des savoir-faire qui permettent de réaliser les charges. À un « tour de tournevis », s’il ne dispose pas déjà d’engins prêts à être assemblés dans ses soutes.
  • La république de Corée qui confère au programme sa respectabilité et la possibilité de franchir la ligne interdite sans trop faire scandale. Et qui pourra apporter le vecteur océanique, le sous-marin nucléaire lanceur d’engins qui lui donnera toute sa crédibilité5.

Une perspective saugrenue que ces deux forces nucléaires jumelles ? Peut-être ! Mais que l’on s’en souvienne : déjà, en 1962, le général de Gaulle proposait au Premier ministre britannique Macmillan de s’unir pour construire un missile stratégique commun.


Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com

  1. The Camp David U.S.-Japan-Korea Trilateral Summit, https://www.csis.org/, 23/08/2023.
  2. China, Japan, S. Korea should play more proactive role in promoting regional, global development, Xinhua, 27/11/2023.
  3. What’s Behind Japan and South Korea’s Latest Attempt to Mend Ties, United States Institute of Peace, 21/03/2023.
  4. How Yoon overhauled S. Korea-Japan military cooperation in the span of a year, https://www.hani.co.kr/,23/08/2023.
  5. Cf. Asie21 n° 178/2023-12 Corée du Sud - États-Unis : Des SNA pour Séoul
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