Cuba : beaucoup de bruit pour rien
Double méprise : mauvaise perception de ce qui est insupportable à l’autre, faux pas cumulés, jeux de chats et de souris, l’Apocalypse attendue et finalement beaucoup de bruit pour rien. Telle a été la crise de Cuba.
Une double méprise
A l’origine de la crise de Cuba des travers et des erreurs à l’Ouest et à l’Est :
- A l’Ouest
- les Etats-Unis qui ne voient dans le continent américain qu’un espace colonial où ne sont acceptés que des gouvernements complaisants et, pour le plus grand nombre, corrompus. Les Etats-Unis incapables, par conséquent de comprendre et de tolérer la révolution cubaine.
- John Kennedy qui se laisse persuader que Moscou peut accepter d’abandonner Cuba, un phare international du communisme. Il ne perçoit pas qu’il a perdu la main après l’agression manquée de la Baie des Cochons,
- Un Etat-major américain qui n’imagine pas que l’Union soviétique puisse voir une symétrie entre l’installation de fusées sur le territoire d’un de leurs adversaires de toujours, la Turquie, et l’implantation de missiles à Cuba.
- les Etats-Unis qui ne voient dans le continent américain qu’un espace colonial où ne sont acceptés que des gouvernements complaisants et, pour le plus grand nombre, corrompus. Les Etats-Unis incapables, par conséquent de comprendre et de tolérer la révolution cubaine.
- A l’Est,
- l’Union soviétique fourvoyée, s’imagine que le déploiement de missiles à Cuba est de même nature que le déploiement de missiles en Turquie. En réalité, pour les Etats-Unis des fusées à Cuba, c’est tout simplement impensable,
- Nikita Khrouchtchev ne perçoit pas que ses attitudes agressives, ses rodomontades sont contre productives : non seulement elles alarment l’Occident, mais elles lui masquent les limites de ses moyens,
- L’Etat-major soviétique qui s’imagine prendre les Etats-Unis de vitesse et les mettre devant un déploiement accompli.
- Et qui ne prend pas en compte les mises en garde américaines, en particulier la déclaration de John Kennedy du 4 septembre. Le Président n’a pas connaissance de la présence de missiles offensifs, mais prend soin d’ajouter : s’il en était autrement les plus graves conséquences en résulteraient.
- l’Union soviétique fourvoyée, s’imagine que le déploiement de missiles à Cuba est de même nature que le déploiement de missiles en Turquie. En réalité, pour les Etats-Unis des fusées à Cuba, c’est tout simplement impensable,
Car pour une fois l’Etat-major Soviétique avait sprinté. C’est ce que révélaient les clichés pris par les avions de reconnaissance américains. Ils montrent avec quelle rapidité des sites de missiles sont aménagés. On en retiendra deux prises de vues à deux mois d’intervalle.
- Les Etats-Unis ont rendus publics de très nombreux documents, y compris les plus secrets. On le trouvera dans la base de donnée : Cuban Missile Crisis Declassified docs reference. http://cubanmissilecrisis.info/missile-crisis-declassified.htm
- "Were it otherwise, the gravest issues would arise."
- Thirteen Days in October: The Cuban Missile Crisis; http://www.squidoo.com/cubanmissilecrisis
- The Cuban Missile Crisis, The Photographs , http://www.gwu.edu/~nsarchiv/nsa/cuba_mis_cri/photos.htm , Base\The_Cuban_Missile_Crisis_The_Photographs.pdf

Seulement pour les Etats-Unis, Cuba c’est le communisme à leur porte, et Cuba est sous la plus étroite surveillance. Dès les tous premiers jours, les sites qui fourmillaient d’experts soviétiques devaient apparaître suspects. A voir l’état d’avancement du chantier sur les photographies dévoilées, on peut se douter qu’il ne s’agit pas des premiers clichés et que les Etats-Unis ont attendu une conjoncture favorable pour déclencher la crise.
John Kennedy s’y était préparé et il a pris soin d’obtenir du Congrès américain en septembre 1962 un vote autorisant l’emploi de forces militaires à Cuba si les intérêts américains étaient menacés. L’instant choisi pour révéler l’entreprise soviétique s’est avéré bien choisi. Le programme était devenu incontestable, sans qu’une situation difficilement réversible soit encore créée.
Les Etats-Unis ont l’avantage de l’initiative
Il revenait aux Etats-Unis d’agir pour faire cesser l’inconcevable.
Quelles étaient les options :
- ne rien faire,
- une attaque aérienne sur les missiles,
- une invasion militaire,
- le blocus naval de Cuba
Les chefs d’État-major emmenés par le Général Curtis LeMay estimaient que la manière forte était la solution. Et que l’Union soviétique ne chercherait pas à stopper les Etats-Unis dans cette reprise de Cuba. Des plans d’attaque détaillés avaient été préparés ; ils envisageaient un débarquement suivi par une occupation de l’Ile précédée d’attaques aériennes massives. Des opérations d’envergure qui se verraient opposer une vive résistance cubaine et russe (49.000 conseillers étaient présents sur l’Ile) les pertes américaines devant être d’au moins 1.000 hommes.
S’opposant à Curtis LeMay, McNamara, plus factuel pouvait rappeler que les missiles S-4 russes ne modifieraient pas l’équilibre stratégique. Celui-ci reposait sur la présence de missiles intercontinentaux russes qui menaçaient déjà les grandes agglomérations américaines et qu’au demeurant le nombre de têtes nucléaires U.S. étaient plusieurs fois plus nombreuses que les têtes soviétiques. Bien informé ou plus perspicace, il pouvait affirmer que les soviétiques ne rechercheraient pas l’affrontement. Il pouvait s’appuyer sur un rapport de la CIA datant du mois de juillet qui affirmait : « Dans les données militaires examinées à l’occasion de cette étude, nous n’avons trouvé aucune indication montrant que l'URSS entend délibérément lancer une action militaire directe contre l'Occident. A aucun moment, sinon sous la menace d'une attaque imminente de l'Occident ou en réponse à l'attaque de l'Ouest. »
Face aux Etats-majors, John Kennedy est resté prudent et sceptique. Il a sans doute en mémoire le fiasco de la Baie des cochons. A quoi s’ajoute, depuis le début de la crise une préoccupation d’un autre ordre : en cas d’affrontement le Kremlin pourrait prendre un gage sur Berlin. Pas plus que nous, ils ne peuvent laisser tout ceci s’accomplir sans réagir. Après tout ce qu’ils ont déclaré, ils ne peuvent pas nous permettre de liquider leurs missiles, tuer beaucoup de Russes, et puis ne rien faire. S'ils ne réagissent pas à Cuba, ils le feront certainement à Berlin.
C’est donc la « mise en quarantaine » (plus diplomatique que le blocus qui est un acte de guerre) qui a été retenue. La menace de représailles lancées contre l’Union soviétique était solennellement rendue publique par John Fitzgerald Kennedy dès le 22 octobre dans un message radiotélévisé soigneusement mesuré. Prudent, puisqu’il écartait l’option d’un engagement nucléaire a priori, n’envisageant une frappe nucléaire américaine qu’en réponse à une frappe initiale soviétique. « Telle sera notre politique si un missile est lancé depuis Cuba. contre une nation de l'hémisphère occidental, au même titre qu’une attaque lancée par l’Union soviétique sur les Etats-Unis, réclamant en réponse des représailles totales contre l’Union soviétique. »
Un débarquement est exclu, car il peut être considéré comme une atteinte aux intérêts vitaux du communisme, justifiant le passage à une échelle nucléaire. Et JFK, de conclure, si nous débarquons, probablement dans les dix jours, certains de leurs missiles seront lancés à partir de leurs bases contre des cibles américaines..
Mais le Président américain peut faire croire à la partie soviétique qu’il pouvait être débordé. Il va faire vibrer fort cette corde sensible. Son porte-parole Robert Kennedy, met en garde son interlocuteur, l’ambassadeur soviétique, Anatoli Dobrynine. Même si le Président est personnellement opposé à se lancer dans la guerre à propos de Cuba, un enchaînement d'événements irréversibles pourrait le contraindre à aller contre sa volonté. Si la situation devait perdurer le Président n'est pas sûr que l'armée ne cherche pas à le renverser et à s'emparer du pouvoir. L’Armée pourrait être alors hors contrôle.. La mise en garde est d’autant plus crédible que Nikita Khrouchtchev est soumis à des pressions similaires.
Lui-même de son côté, fait passer le 24 octobre un message sans équivoque au président de Westinghouse, William Knox : « Je ne recherche pas the “destruction of the world”, ce sera votre choix si vous cherchez vraiment que nous nous donnions tous rendez-vous en enfer. » Il prévient Wlliam Knox que la base navale Guantanamo disparaîtra le lendemain de l’invasion de Cuba. Frappée par des missiles de croisière de 14 kt dont on connaît à présent l’existence sur l’île.
- Cuban resolution ,October U.S. Public Law 87-733
- http://www.nebraskastudies.org/0900/frameset_reset.html?http://www.nebraskastudies.org/0900/stories/0901_0121.html

Fidel Castro, le seul chef d’Etat qui ait pu vouloir la guerre nucléaire
Car un risque de guerre nucléaire a existé. Un tel conflit était même souhaité par un partisan de la guerre nucléaire préventive : Fidel Castro !
Fidel estime qu’en cas de guerre nucléaire, le socialisme pourrait émerger, triomphant d’entre les ruines.. Le 26 octobre, il écrit à Nikita Khrouchtchev. . « Je vous dis cela parce que je crois que l'agressivité des impérialistes les rend extrêmement dangereux, et que s’ils envahissaient Cuba - un acte brutal, en violation du droit universel et de la morale - ce serait alors le moment de faire disparaître à jamais ce danger par un acte parfaitement légitime d'autodéfense. Cette solution est dure et terrible, mais il n’y en a pas d’autre. » Il est insistant et plus précis encore, dans un télégramme en date du 27 octobre où il propose que l’URSS prenne l’initiative d’une première frappe.
La réponse de Nikita Khrouchtchev doit être gardée en mémoire, car elle rend compte de la position soviétique face à un risque nucléaire avéré : envisager de lancer la première frappe est suicidaire et irresponsable. « Dans votre dépêche du 27 octobre, vous proposiez que nous soyons les premiers à lancer une frappe nucléaire contre le territoire de l'ennemi. Vous vous rendez compte bien sûr à quoi cela aurait conduit. Ce n’aurait pas été une simple frappe, mais plutôt le début d'une guerre mondiale thermonucléaire.
Cher camarade Fidel Castro, même si je comprends votre motivation, je considère que votre proposition est incorrecte. Nous venons de traverser les moments les plus graves pendant lesquels une guerre nucléaire mondiale pouvait éclater. » Et de lui rappeler que la guerre nucléaire serait source d’immenses pertes des deux cotés et de l’anéantissement de Cuba : « A l’évidence, les Etats-Unis subiraient de très grandes pertes, mais l’Union soviétique et le tout camp socialiste souffriraient également beaucoup. Pour ce qui est de Cuba il est difficile de dire, même en termes généraux ce que cela aurait signifié. En tout premier lieu Cuba brûlée, ravagée par les feux de la guerre ».
Pour aller à l’affirmation capitale qui fixe les limites du marchandage atomique et constitue le refus définitif de la guerre nucléaire. « Nous ne nous battons pas contre l’impérialisme pour mourir. ». « Il ne fait aucun doute que le peuple cubain se serait battu courageusement ou serait mort héroïquement. Mais nous ne luttons pas contre l’impérialisme pour mourir mais pour tirer avantage de tous nos atouts, pour perdre moins que lui, gagner plus, surmonter l’épreuve et assurer la victoire du communisme ».
Nikita Khrouchtchev va plus loin. Horrifié par Fidel Castro, par mesure de précaution, il décide le retrait immédiat des missiles nucléaires tactiques strictement défensifs présents à Cuba et dont il n’est pas certain que les Etats-Unis aient été conscients de la présence. Le Président cubain Fidel Castro voulait conserver les armes nucléaires tactiques de courte portée, roquettes et bombes d'avion. La crise passée le Ministre soviétique de la défense ordonnait encore à ses troupes de former les Cubains à leur utilisation. Mais Nikita Khrouchtchev, horrifié que Castro ait pu lui demander au plus fort de la crise de lancer des missiles stratégiques contre les Etats-Unis ordonnait que toutes les armes tactiques soient retirées au plus vite.
Des armes nucléaires tactiques étaient effectivement présentes sur l’Ile. A savoir :
- 80 têtes nucléaires équipant les missiles de croisières FKR-1 Meteor,
- 6 têtes 407N larguées par gravité par des bombardiers Il-28,
- 12 têtes 901A4 pour les missiles à courte portée R-13 SSMs.
Les Services américains en avaient-ils connaissance ? Leur présence n’a été révélée qu’après la chute du système communiste. Plus que les missiles stratégiques ce sont ces armes qui étaient porteuses du risque maximum, car selon la doctrine du Faible au Fort, en cas de déploiement victorieux des forces américaines, c’étaient-elles qui devaient être lancées. Nikita Khrouchtchev en fait implicitement mention le 24 octobre.
Les leçons de la crise
De fait, le 28 octobre, la crise de Cuba est passée. C’est ce que révèle la lettre adressée à Fidel Castro. Notre message du 27 octobre, adressé au Président Kennedy permet de régler la question à votre avantage, mettant Cuba à l’abri d’une invasion et empêchant la guerre d’éclater. La réponse de Kennedy, qu’apparemment vous connaissez déjà, offre l'assurance que les États-Unis ne vont pas envahir Cuba et ne permettra à leurs alliés de se lancer dans une invasion. Ainsi, le président des Etats-Unis a positivement répondu à mes messages des 26 et 27 Octobre.
Oublions donc ce sur quoi on s’est largement appesanti :
- le coup de maître de Kennedy. Il a renvoyé aux archives de l’Histoire l’humiliation de la baie des Cochons. Il s’est affirmé comme un d’homme d’Etat solide face au communisme,
- A l’autre bout de la terre, Khrouchtchev humilié, contraint de faire-faire demi-tour à ses missiles et de démanteler les sites de tir en construction.
Ce n’est pas l’essentiel et ce n’est pas exact.
L’essentiel est que les limites du nucléaire aient été perçues. En tant qu’arme, l’atome ne peut être mis en œuvre qu’en ultime extrémité. John Kennedy et Nikita Khrouchtchev, sans en être conscients, ont donné une nouvelle finalité aux forces nucléaires : le maintien des équilibres stratégiques. Les crises nucléaires, révèlent des ruptures d’équilibre. Elles doivent donc donner naissance à un processus diplomatique rééquilibrant qui stoppe l’escalade. C’est le grand mérite de John Kennedy de l’avoir perçu et d’avoir opté pour une solution politique.
Une solution qui a coûté cher aux Etats-Unis. C’est ce que laisse entendre le général Charles Ailleret : « La présence dans l’île d’une quarantaine d’armes nucléaires soviétiques à portée moyenne, c’est à dire une quantité infime par rapport au potentiel américain, suffit à provoquer une véritable panique aux Etats-Unis. Panique qui se traduisit par l’acceptation par ceux-ci de renoncer à toute intervention contre Fidel Castro. » En fait l’acceptation d’une implantation communiste sur le continent américain. Une brèche qui ne s’est plus refermée dans la doctrine de Monroe.
Parce qu’il a négocié, le Premier secrétaire est gagnant. Au prix d’une reculade sans réelle conséquence :
- il a obtenu la garantie que Cuba ne sera pas attaqué et que subsistera sur le continent américain un Etat communiste. « Les mesures qui ont été convenues ont permis d'atteindre l’objectif que nous avions lorsque nous avons. décidé d'envoyer des missiles à Cuba. Nous avons arraché des États-Unis l'engagement qu’ils n’envahiraient pas Cuba. Nous y sommes parvenus sans une guerre nucléaire. Et nous avons réussi ».
- mais plus encore, il se voit reconnaître un état de parité stratégique avec les Etats-Unis. Une parité qui n’existe pas. A tous égards les forces stratégiques soviétiques sont et resteront très en retard par rapport aux systèmes américains. Mais cela est sans importance : le nucléaire écrase les hiérarchies de puissances.
De fait les deux chefs d’état qui se faisaient face étaient convaincus qu’un échange nucléaire serait désastreux et qu’il devait être évité à tout prix. Des conditions suffisantes étaient réunies pour que la crise ne dégénère pas.
La crise de Cuba ne pouvait être alors que ce qu’elle a été, une tragi-comédie grinçante bâtie autour d’un personnage secondaire : Cuba.
Ce qui n’a pas été vu
Du côté américain, force est de reconnaître que John Kennedy et son équipe n’ont pas été capables d’analyser au fond la position soviétique :
Khrouchtchev, s’exprimant pour le peuple soviétique, a explicitement refusé la guerre. Il a montré que l’escalade nucléaire était hors sujet, donc implicitement renoncé au bouleversement des grands équilibres politiques mondiaux,
il était donc possible de parler de paix, de détente et de désarmement,
l’erreur américaine a été de ne voir dans les phases de négociation qu’une seule recherche à court terme d’apaisement, voire une capitulation, alors qu’il y avait là, l’occasion d’approfondir le concept de coexistence pacifique et de limiter durablement les arsenaux atomiques.
L’ordre nucléaire est rétabli, mais pour qu’à l’avenir, en cas de crise, le plateau stratégique s’incline à coup sûr du bon côté, les Etats-Unis vont multiplier le nombre de leurs missiles de toutes natures. Naturellement l’Union soviétique va suivre et se lancer dans la construction de missiles à la chaîne. Il faudra attendre plus de vingt ans pour que les deux pays reviennent en arrière.
Edouard D Valensi
Edouard.d.valensi@gmail.com