FRANCE-ETATS-UNIS : UNE COOPERATION DISCRETE
Il faut le reconnaître, tout au long de sa longue histoire, l’aventure nucléaire de la France a pu s’appuyer sur des savoir-faire, sur des documents, des publications révélatrices et des savoir-faire d’origine américaine. Un flux de connaissances alimenté par trois canaux indépendants et complémentaires : des sources ouvertes non classifiées, que la philosophie américaine rend librement accessible, et des données d’origine industrielles auxquelles s’ajoutent des informations fermées obtenues dans des cadres officiels de coopération.
Certes, cet appui n’a pas été déterminant - la force de dissuasion aurait vu le jour en tout état de cause - mais indéniablement, il a été bénéfique .Nous devons à l’intérêt bien compris, nuancé de l’amitié que les Etats-Unis peuvent nous porter, d’en apprécier précisément l’impact et de leur manifester notre reconnaissance.
Le cadre de la coopération
La France s’est trouvée aidée, mais pour l’essentiel par des transferts d’information. Les achats de matériels, de sous-ensembles, de composants de capteurs ont été modestes. La France n’a pas accepté d’en payer le prix exigé : pas ou bien peu d’indépendance, prix consenti en revanche par la Grande-Bretagne.
Deux dispositifs législatifs verrouillaient toute tentative de transferts étendus de technologie :
- la loi, « the McMahon Act », dans son interprétation la plus étendue qui va jusqu’à interdire le transfert de technologies indirectes comme les calculateurs avancés exploités pour optimiser les architectures des armes,
- les traités internationaux, dont l’accord sur l’interdiction des essais nucléaires dans l’atmosphère, l’espace ou sous la mer,
tous deux interprétés avec beaucoup d’imagination.
Le Congrès et le Department of Defense pesaient d’autant plus sur les vannes technologiques que leurs experts étaient convaincus que la France n’était pas capable seule de donner une réalité à une force stratégique. C’est donc simple : pas de technologie pas de prolifération. Et si, d’aventure, un Président ou un Secrétaire d’Etat veulent aller au-delà d’un filet d’informations et faire preuve d’une moindre rigidité, le Secrétaire à la Défense et le Congrès sont là pour les rappeler à une stricte discipline. En effet, les « congressmen », républicains et démocrates, dans leur majorité partagent la conviction instinctive que la France est un allié incertain, le vilain petit canard de l’OTAN infecté de communisme ; un pays qu’il faut tenir à distance des secrets.
Du côté français, on est également prudent. La liberté d’emploi de nos forces ne doit être limitée en rien par des engagements extérieurs. Est donc refusé tout transfert qui risque d’être accompagné de conditions.
Les transferts d’informations ouvertes
Ce furent là des sources inestimables de savoir-faire, des gisements étendus d’économies.
Un des premiers documents sur lequel les pionniers du nucléaire militaire ont pu s’appuyer est le rapport « A General Account of the Development of Methods of Using Atomic Energy for Military Purposes » ; plus connu sous le nom de Smyth
Report. Quelques titres de chapitres en montrent l’importance :
- L’historique du projet Manhattan 1942-1945
- Le programme métallurgique en 1942
- le problème de production de plutonium
- Discussion générale de la séparation des isotopes
- La séparation des isotopes de l'uranium par diffusion gazeuse
- La programmation des travaux pour la réalisation de la bombe atomique
A ce rapport on ajoutera, non plus pour la réalisation d’un engin nucléaire mais pour son emploi, l’ouvrage: « The effects of nuclear weapons » de Samuel Glasstone. Les Etats-majors, les stratèges de tous pays trouvent dans cet ouvrage, qui a été régulièrement mis à jour, toutes les données nécessaires et suffisantes pour programmer l’emploi des armes nucléaires.

Ces deux ouvrages sont stupéfiants. Ils rendent compte, le premier, de l’organisation à adopter et du savoir-faire de base à acquérir pour réaliser une bombe, pour le second, des résultats de l’observation d’une multitude d’explosions nucléaires en atmosphère. Il s’agit là d’une expérience unique de praticiens de l’atome que l’on s’attend à voir protégée, tenue secrète.
A ces deux trésors se sont ajoutés, au moins pour la France, les rapports non classifiés sur tous les sujets militaires possibles, réalisés sur crédit du Department of Defense, des études regroupées et diffusées par le « Defense Technological Information Service ». Le Centre d’Etude et de Documentation de l’Armement, le CEDOCAR était destinataire des microfiches copies de ces rapports. Elles pouvaient être consultées par tous les industriels travaillant pour la Défense. On y trouvait là des pépites ; c’est par cette voie, notamment, que la France a pu découvrir une base documentaire étendue, opérationnelle sur l’impulsion électromagnétique et ses effets sur les matériels et les techniques de durcissement.
Aux sources officielles, il faut ajouter le flux continu d’articles de la presse spécialisée, rendant compte de la progression des programmes, des succès et, plus instructif, des échecs, donnant des indications sur les caractéristiques globales des systèmes. Encore aujourd’hui, mais plus vite, plus commodément, grâce à Internet, la documentation ouverte de défense est librement accessible. Elle s’est enrichie de la documentation technique et des pages de promotion des industriels de défense.
A ce socle, s’ajoutaient des transferts d’informations fermées, dans le cadre de protocoles d’échanges, les « Memorandum of Understanding on the exchange of information ».
Un appui institutionnel strictement mesuré
La société américaine est divisée quant à la France : elle y compte des sympathisants - le Président Eisenhower est l’un d’eux - mais également, à tous les niveaux de responsabilité, des hommes que la France n’inspire pas, à laquelle ils se refusent à faire confiance, quand ils ne sont pas hostiles à son modèle sociétal. Ses amis lui seront discrètement fidèles.
Les premiers appuis
On ne peut pas faire ici le recensement de toutes les missions, les séjours dans les bases militaires américaines qui ont été l’occasion d’enrichissement des connaissances françaises. On se limitera donc à quelques échanges marquants qui suffisent pour comprendre quelle était la nature des relations alors entretenues.
En 1952, l’amiral Strauss de l’Atomic Energy Commission, est en sympathie avec la France. Il met d’ailleurs cette dernière en garde : ses ingénieurs font fausse route quand ils travaillent sur un sous-marin doté d’un moteur à uranium naturel. Il est à l’origine de l’abandon opportun du projet de sous-marin Q 224. Allant plus loin, en 1957, il permet l’acquisition par la France de l’uranium fortement enrichi du prototype à terre de la chaufferie nucléaire des futurs SNLE.
En février 1958, sous la quatrième république, une mission d’information, Aurore, permet au général Ailleret, Commandant Interarmées des armes spéciales de recueillir des données sur les méthodes d’expérimentation nucléaires. Quelles informations sont obtenues ?
- celles qu’apportent à des spécialistes la visite des champs de tir- y compris un site d’explosion souterrain- à laquelle s’ajoute un exposé sur les retombées. Les voici rassurés, il n’y a rien à changer aux mesures prévues pour l’aménagement de Reggane, sinon la construction d’un PC de tir fortement durci,
- les informations données par Edgerton l’industriel fabriquant l’appareillage de diagnostic de l’explosion, dont des caméras ultra-rapides ont pu être achetées.
De cette visite on retiendra deux constantes :
des informations peu classifiées peuvent être d’une grande valeur, pour des spécialistes qui savent les interpréter,
les relations directes avec les industriels, à finalité commerciale, permettent d’obtenir des informations et des matériels, inaccessibles par voies officielles.

Au tout début des années 60, l’Armée de l’Air est formée aux métiers nucléaires lorsque ses escadrons mettent en œuvre des armes tactiques américaines. Ils accèdent aux procédures de l’OTAN pour préparer et exécuter des missions. Parallèlement, une collaboration se développe entre les services de renseignements français et américains, pour partager la connaissance des ordres de bataille soviétiques et définir des objectifs..
En 1961, la France espère un appui américain pour le développement de la force de frappe. C’est l’objet de la Mission du premier Délégué Ministériel pour l’Armement, le général Gaston Lavaud. Mais le Président Kennedy intervient personnellement pour qu’en rien il ne soit répondu positivement aux demandes françaises pour tout ce qui peut toucher aux armes nucléaires, à leurs vecteurs et aux essais nucléaires. Le seul résultat de la mission est la confirmation qu’il n’y a plus rien à attendre des Etats-Unis et beaucoup d’aigreur du côté français.
A cet ostracisme, une exception de taille, au mois de juin 1962, une mission d’information est envoyée aux USA pour définir une version française du ravitailleur américain KC 135, sans lequel le Mirage IV ne peut pas atteindre Moscou. La mission est reçue au Pentagone, chez Boeing à Seatle, au « Strategic Air Command » et au « Military Air Transport Service ». Dans la continuité, au mois d’août, 12 appareils sont commandés. Ce ne sont pas des ravitailleurs qui seront livrés, mais des avions multifonctions : des tankers pouvant accueillir 128 passagers et dotés d’un système de fret sur palette.
Les Etats-Unis en sympathie
Le 15 juin 1969, alors que Georges Pompidou vient d’entrer à l’Elysée, la visite du Centre d’essais des Landes par le général américain Glasser est l’occasion d’un assouplissement des attitudes françaises (sans que rien ne soit changé sur le fond), permettant, par un effet miroir selon le principe de réciprocité, l’accès à des sources jusqu’ici fermées.
Une étrange forme d’aide et de coopération va pouvoir se développer ; les sentiments personnels vont y jouer un grand rôle. Il reste toujours une marge d’interprétation des lois et des traités quand ils dressent des interdits. On verra les Sous-secrétaires à la Recherche et au Développement sympathisant avec la France, relativiser les positions publiques du Secretary of Defense.
En fin d’année 69, le Délégué ministériel pour l’armement, Jean Blancard, peut formuler une série de demandes d’assistance portant sur :
- La fiabilité des systèmes balistiques,
- Les équipements de navigation par suivi d’étoiles, « star-tracker »,
- les matériaux de rentrée dans l’atmosphère,
- la possibilité de concours d’industriels au développement de boosters.
Il faudra tout d’abord attendre un an pour qu’une réponse positive puisse être donnée à la demande du Délégué. C’est le voyage de Georges Pompidou aux Etats-Unis, préparé avec beaucoup d’attention mais non sans prudence du côté américain, qui constitue le départ de l’appui officiel américain.
La forme que va prendre alors le soutien discret des programmes stratégiques français est doublement instructive : elle met en évidence le caractère réservé, prudent, du soutien ainsi que les limites abruptes des politiques de coopération américaine dans le domaine nucléaire ; elle permet d’apprécier la valeur des équipes françaises, reconnue par leurs homologues américains.
Deux avancées ont rendu possibles ces échanges :
- politique du côté de la France qui envisage des discussions sur l’emploi des forces, étant entendu qu’elles n’impliqueraient pas un changement de la position vis-à-vis de l’OTAN et sans qu’il soit porté atteinte aux libertés de décisions : « Le Président Nixon considère que la décision politique d’employer la force est réservée au Président Pompidou et à lui seul. Il respecte et comprend la décision de la France de préserver son indépendance. »
- le 10 mars 1970, avec cet attendu, Richard Nixon autorise le général Goodpaster à explorer, avec le général Fourquet les possibilités pratiques d'améliorer la coopération avec les forces françaises. Seront concernées les armes nucléaires tactiques et les forces navales, ainsi que la possibilité de coordonner les plans de frappe des forces stratégiques respectives.
Il devient possible d’évoquer avec la France des sujets jusqu’ici sensibles. « Un contact au plus tôt entre John Foster, [Under Secretary for Defense Research and Engineering] et Blancard permettrait de persuader les Français de notre bonne volonté de prendre en compte au moins une partie de leurs demandes. »
Cependant, en arrière du Président, le Département de la défense veille à ce que l’on n’aille pas trop loin. Il interdit que soient divulguées des informations techniques sensibles ou classifiées, ou des informations touchant aux caractéristiques des matériels américains. Heureusement pour la France, restent non-classées aux Etats-Unis des informations qui, dans notre pays, seraient affectées d’une mention de secret.
Un « Memorandum of Understanding », MoU fixe l’enveloppe des soutiens américains : « la coopération américaine, sur les missiles avec la France a pour objectif l’amélioration de l’opérabilité et de la fiabilité des systèmes français existant. L’appui américain sera donné en réponse à des demandes françaises. Il est entendu que ces demandes ne devront pas être adressées à des équipes en charge du développement des systèmes de nouvelle génération avec des performances opérationnelles significativement améliorées (précision, portée, véhicule de rentrée etc. …). Mais en même temps il est admis que les échanges pourront justifier une remise en cause des architectures des systèmes existant.
Il est entendu que la partie française décrira globalement les systèmes avec une précision suffisante pour que les Etats-Unis puissent apprécier le contexte. Les problèmes spécifiques dont la solution est recherchée seront décrits en des termes aussi précis que possible (écrit, plans, données) pour permettre de comprendre dans quelles circonstances les problèmes apparaissent et la nature de leur causalité. »
L’accord est remarquable par la précision de ses termes qui fixent les limites de l’appui américain qui, en retour, demande implicitement que les Français donnent des informations sur leurs armes. Il est entendu que les réponses aux demandes françaises ne peuvent avoir pour conséquences que des gains de temps et de coût sur des programmes en cours de réalisation : les missiles sol-sol qui seront en tout état de cause déployés d’ici 1980. Les systèmes futurs sont exclus de l’accord. Aucune réponse ne sera donnée aux demandes relatives aux systèmes de guidage et de rentrée dans l’atmosphère, qui impliqueraient des industriels américains et constitueraient un soutien semi-public du programme français.
L’esprit dans lequel l’accord est mis en œuvre apparaît dans une observation américaine sur les problématiques rencontrées par la France. Ils mentionnent des domaines spécifiques comme la propulsion, les assemblages mécaniques, et le câblage mais ce ne sont là que des facteurs. A l’évidence ils ne sont pas satisfaits de la fiabilité révélée par leur programme de test. Ils semblent croire que le problème réside dans l’assemblage, les processus d’inspection et de test et que l’étude de l’adoption des contrôles de fabrication et de qualité américains pourrait les aider.
L’appui technique accordé doit être rapproché du soutien matériel que la France apporte à la poursuite des négociations conduites par le docteur Henry Kissinger avec le Nord Viêt-Nam. Michel Debré, Ministre d’Etat, ministre de la Défense ne manque pas de le rappeler dans sa réunion avec Henry Kissinger le 11 juillet 1972. L’accord est secret. L’objet et le contenu de ces coopérations doivent être considérés comme très sensibles. En conséquence il est entendu que ces discussions se verront attribuer un haut niveau de classification par les deux gouvernements et que leur accès sera strictement limité à ceux, dont les fonctions officielles demandent à ce qu’ils y aient accès et qu’ils en connaissent.
Les échanges d’informations en provenance des Etats-Unis sont fructueux mais restent limités. Dans le courant de l’été 1973, lorsque le ministre de la Défense, Robert Galley et le Délégué ministériel Jean Blancard, se prévalant des avancées françaises dans le domaine politique (discussions sur l’emploi des armes), souhaitent voir l’appui américain étendu aux missiles futurs à têtes multiples « de nombreuses solutions sont possibles, mais toutes coûteront infiniment de temps et d'argent. Il serait donc très précieux pour les scientifiques et les techniciens français de savoir quelles sont les voies sont les plus fécondes pour faire progresser les armes stratégiques et les armes tactiques. ». . Ils n’auront pas de réponse.
En revanche, s’agissant du durcissement de la composante sol-sol, les Etats-Unis sont devenus prodigues en conseils. Lors de conversations avec le Délégué Ministériel pour l’Armement, l’attention de la France est attirée sur la vulnérabilité du plateau d’Albion et sur l’intérêt d’un dispositif d’alerte. (Se pourrait-il que la France puisse accepter de faire appel au système d’alerte américain !) Le dispositif sera étudié par la Division FNS ; un radar de veille devrait être implanté au sommet du mont Ventoux, au-dessus du plateau. Mais, outre son coût, un tel dispositif impliquerait en arrière des procédures de lancement automatique ou semi-automatique de la riposte nucléaire difficilement envisageables. Aussi, à peine évoqué, le projet est-il abandonné.
Coopération dans le domaine nucléaire
C’est un domaine d’échanges, directement impacté par la loi Mac Mahon, d’une toute autre sensibilité que les technologies spatiales. Mais dès lors que la France, un pays allié, est détentrice d’armes atomiques, il importe de s’assurer qu’elle apporte des solutions convenables aux problèmes de sécurité.
Le 12 novembre 1971, une lettre adressée par John Foster, « Directeur of Defense Research and Engineering » au Délégué ministériel, Jean Blancard, fixe l’étendue des coopérations dans le domaine de la sécurité des systèmes nucléaires. Au départ, les discussions porteront sur les procédures opérationnelles de sécurité, elles excluront toute information qui porterait sur les engins américains. Chaque partie pourra exposer les principes mis en œuvre :
- « sur les vecteurs, par exemple sur la succession des contrôles critiques, la segmentation entre circuits classiques et nucléaires, les procédures de verrouillage des racks nucléaires, etc. … . Chacun de nous pourra décrire les procédures qui seraient aujourd’hui mises en œuvre, comme l’authentification des messages et la manipulation séparées des clés de mise à feu,
- Pour ce qui est des têtes nucléaires, nous pourrions discuter des principes régissant la conception de systèmes nucléaires sûrs, et sur les composants mécaniques et électriques interdisant qu’une explosion nucléaire non autorisée puisse survenir. A ceci pourront s’ajouter des échanges d’informations sur les procédures de stockage et de transport. »
Les Britanniques seront régulièrement tenus au courant de ces échanges. Il leur est précisément indiqué : « les informations transmises aux Français ne sont pas sensibles, « Restricted Data ».
Les échanges sont sérieux, conséquents et la partie américaine ne peut que se réjouir de l’approche française des questions de sécurité. Le résultat des deux sessions (chacune d’environ une semaine) est que les Français ont un programme sur la sécurité des armes complet et sophistiqué. Il est remarquablement semblable au nôtre et on peut se réjouir que leur approche d’ensemble des questions de sécurité des armes nucléaires soit classique.
Le 24 janvier 1973, les Etats-Unis font le point sur la nature des informations qu’il serait possible de communiquer aux experts français relativement aux tests souterrains d’armes nucléaires : un volume suffisant de technologies (techniques de forage, instrumentation, récupération des données, etc. … .) sont soit non classifiées, soit d’un faible niveau de classification pour permettre des échanges fructueux avec la France
Les coopérations s’étendent ; le 27 juin 1973, il est rendu compte au Président américain du développement de la coopération étendue à de nouveaux sujets : effets des explosions nucléaires sur les armes (le flash nucléaire), technologies de durcissement nucléaire des missiles, des têtes et des silos. Très précisément, tenant compte des interdits du Congrès et des réticences du Department of Defense, Henry Kissinger indique à Robert Galley que les Etats-Unis s’en tiendront à des « conseils par la négative ». C’est à la partie française de prendre l’initiative des questionnements, d’indiquer quelles sont les voies possibles ; en retour, elle sera mise en garde sur les mauvaises pistes.
Les conversations extrêmement cordiales que Michel Debré entretien avec Richard Nixon, Mervin Laird et Henry Kissinger en juillet 1972, sont l’occasion de demander des informations sur les défenses ABM soviétiques : leurs radars et missiles pourraient intercepter des ogives françaises visant Moscou. Des données sur les défenses antimissiles et sur les conséquences d’explosions nucléaires sur les têtes sont transmises. Elles recoupent des informations obtenues par ailleurs et confirment les modèles développés par la France pour restituer les capacités d’interception des systèmes ABM.
Mais ces informations ne sont communiquées qu’après que le traité ABM, « The Anti-Ballistic Missile Treaty », eût été signé le 26 mai 1972 par le Président Nixon à Moscou, alors que les crédits du programme ABM américain ont été sabrés. La menace ABM s’en trouve relativisée. Elle est cependant jugée suffisamment inquiétante pour que Georges Pompidou donne son accord pour le développement des missiles multi-têtes, M4 « mirvés ».
Les méfiances françaises
Les échanges sont réels, mais Georges Pompidou reste méfiant. Aussi, Henry Kissinger, doit rappeler que la bonne volonté du Président Nixon se trouve contrariée par les lois, l’administration et le congrès. « Fondamentalement, comme le Président l’a mentionné à Pompidou, nous donnons la plus grande importance à des relations étroites avec la France. Nous sommes prêts à discuter avec vous de tout ce qui peut rendre plus efficace les organisations militaires. Telle est notre position. Mais nous avons à composer avec des obstacles intérieurs et internationaux. » Ce sont là de bonnes paroles, mais il ne sera pas répondu aux demandes françaises portant sur les technologies des engins et des missiles permettant de « mirver » les missiles français. Sur le fond, la position américaine n’a pas évolué. A l’automne, Georges Pompidou en tirera les conclusions.
Certes, pour donner un gage de bonne volonté, l’Administration américaine a recherché les moyens de contourner l’embargo sur les calculateurs stratégiques visant la France. Un compromis logique est trouvé : « redéfinir le concept d’« advanced computer » de manière à ce que la France puisse acquérir les derniers modèles d’ordinateurs tout en restant fidèle à l’esprit du Traité sur l’Interdiction des Test nucléaires. » Le CEA pourrait ainsi disposer d’ordinateurs IBM 370/165 et Control Data 6600.
Au plan politique, c’est l’oreille française qui est dure. Il ne sera pas répondu aux relances américaines. Le Président Pompidou est d’autant plus en recul qu’il considère que le traité sur la prévention d'une guerre nucléaire signé le 22 juin 1973 constitue une sorte de condominium soviéto-américain. Le traité stipule que les deux « Grands » ne se menaceront plus mutuellement ni n'utiliseront la force l'un contre l'autre; mais surtout qu’ils se consulteraient en cas de danger de guerre nucléaire ou s'il existait un danger qu'un conflit entre deux autres puissances débouche sur une guerre nucléaire. A chacun le maintien de l’ordre dans son camp.
Pour les Etats-Unis, qui n’ont toujours pas su intégrer dans leur environnement stratégique, l’existence de forces stratégiques françaises indépendantes et crédibles, « le comportement français est incompréhensible ». C’est ce que déplore Helmut Sonnenfeldt du National Security Council dans la note qu’il adresse à Henry Kissinger le 26 juillet 1973.
a. vous devriez faire remarquer qu’en 1969 notre politique de défense s’est inversée. Nous avons explicitement rejeté la position de notre bureaucratie qui conditionnait l'amélioration des relations bilatérales, en particulier militaires, à une attitude plus coopérative de la France vis-à-vis de l'OTAN. Nous avons rejeté les débats théologiques sur le multilatéralisme versus bilatéralisme, notre point de vue était que des relations bilatérales étroites avec la France, jaugées à leur seul mérite, étaient un des piliers de notre politique européenne….. Nous sommes revenus sur la politique précédente qui s’opposait à la force de dissuasion nucléaire de la France. Et fait sans doute unique, en Islande, le Président a fait une autocritique sur nos politiques passées envers la France.
b. Notre politique française a été critiquée à maintes reprises par nos Alliés qui trouvaient que les concessions bilatérales faites à la France, l’étaient au détriment de l'Alliance et peut-être même de l'unification de l'Europe.
c. Il n’y aura jamais de Président plus favorable aux thèses et aux aspirations de la France que le Président actuel. .
On mettra en exergue un dernier argument à faire valoir auprès des représentants français, parce qu’il marque les limites de la liberté des Présidents américains. « Nous ne pouvons pas conduire une politique dans le vide ou pire dans un environnement qui manifeste une antipathie de plus en plus prononcée à l’égard de cette politique. La question des relations bilatérales avec la France sur des sujets sensibles est potentiellement très controversée et en fin de compte demandera l’approbation du Congrès, quelle que soit la sympathie que l’Administration peut avoir pour elle. »
Aussi, il est impossible que la collaboration puisse porter sur des sujets sensibles : elle est condamnée à ne rester qu’intelligemment intéressée et réduite. La France n’est pas dupe et au mois de septembre, le Président Pompidou et Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères en tirent les conséquences. La France refusera de s’engager plus avant, notamment lorsque les Etats-Unis souligneront l’intérêt d’un système d’alerte anti-missile. (Il ne peut être qu’américain et donnerait aux Etats-Unis l’accès au cœur du système stratégique français.)
Des relations confiantes et intenses
L’atmosphère va changer avec l’arrivée au pouvoir de Valéry Giscard qui n’a pas les mêmes réserves que Georges Pompidou. En même temps un nouveau Délégué général à l’armement, Jean Laurens Delpech, plus commerçant que technicien est passionné pour les relations internationales avec un sens inné des relations humaines.
Lors des entretiens de la Martinique en décembre 1974, les Présidents Gérald Ford et Valéry Giscard d’Estaing conviennent d’étendre les échanges aux systèmes futurs, notamment le M4, mais à condition toutefois que ce missile n’ait pas de capacité antiforces (très grande précision). Soit, ce n’est pas un objectif pour la France ! Henri Conze se voit donner la responsabilité du programme d’échange dans le domaine des missiles. Sa mission s’étendra sur six ans environ, une continuité qui permettra de gagner la totale confiance de ses interlocuteurs américains, au plus haut niveau.
Les thèmes retenus portent sur la tenue de l’électronique vis-à-vis des rayonnements nucléaires, les protections contre les effets des impulsions électromagnétiques, les concepts de dispersion des têtes, les aides à la pénétration et la mise à feu des missiles sous l’eau. L’organisation des échanges, qui désormais inclue des réunions sur le territoire américain, est l’objet de négociations approfondies qui permettent de préciser les limites des échanges. Ainsi que le précise Helmut Sonnenfeldt, « il ne doit pas y avoir de malentendu. S’il a le pouvoir d’aider sur les têtes multiples MRV, il ne l’a pas sur les têtes indépendamment guidées MIRV. ».
Ces négociations s’avèrent fructueuses et permettent l’instauration de « relations particulières » qui vont s’instaurer. Jusqu’en 1980, plus d’une quinzaine de réunions, secrètes, se tiendront, tantôt en France, tantôt aux Etats-Unis, dans les centres de recherches ou des bases stratégiques, là où se bâtissent les programmes. Chaque rencontre pourra durer de trois jours à une semaine et réunir une quinzaine de participants de chaque côté. Le temps passant, les règles très contraignantes qui régissaient les échanges (negative guidances) se virent dépassées. De ces échanges, de plus en plus, confiants le missile M4 fut le principal bénéficiaire.

Les echanges s’intensifient lorsque la réciprocité est là
Les Etats-Unis attachent un grand prix à la réciprocité des échanges. Chaque fois que des participants français auront pu offrir une contribution de valeur, dans le cadre d’un MOU, les coopérations prospéreront.
Même dans des domaines stratégiques, les Etats-Unis peuvent être intéressés par les technologies françaises :
- en 1959, par les avancées françaises dans la régénération de l’atmosphère des sous-marins,
- au mois de juillet 1973, pour conforter l’esprit de coopération, Robert Galley propose une coopération dans le domaine acoustique où la France, avec Thomson ASM, est en tête. On appréciera la réponse donnée par le Secrétaire à la Défense : « s’agissant de la proposition dans le domaine acoustique, il faut que je consulte la Navy qui n’est pas sous mon contrôle. Elle est sous l’autorité de d’Amiral Rickover, on y trouve un gouvernement indépendant. » Une coopération franco-américaine permanente se développera bien dans ce domaine. Elle se poursuit encore,
- les procédés industriels de tissage tridimensionnel des fibres de carbone ou de silice, mis au point par les soyeux lyonnais emmenés par Jean Brochier,
- au début des années 80, les bombes anti-pistes Durandal de Matra, adoptées par l’Air Force, puis, en novembre 1985, l’acquisition par l’U.S. Army du système de communication RITA, un transfert majeur dont la presse française s’est fait longtemps l’écho.
Là n’est cependant pas le flux principal des échanges. Il a pour origine le turboréacteur à fort taux de dilution CFM56, une joint-venture à 50/ 50 entre General Electric et SNECMA. L’adoption de ce réacteur pour la motorisation des avions ravitailleurs américains a eu pour conséquence de rendre la balance des échanges commerciaux militaires bénéficiaire au profit de la France. L’accord a été arraché par Georges Pompidou, déjà au plus mal, à Richard Nixon, lors de leur rencontre à Reykjavík.
Les limites fixées par la France
Il ne doit pas y avoir de malentendu sur ces rapprochements ; certes les Etats-Unis peuvent apprécier les progrès ou le retard des équipes françaises et les performances attendues des systèmes futurs, mais cela n’a pas de conséquence opérationnelle. En revanche, la coopération s’avère fructueuse car l’avis d’équipes très avancées permet d’éviter d’importantes erreurs, dévoile des pistes que les ingénieurs français sauront transformer en solutions.
Un équilibre délicat doit être maintenu, il faut que le Department of Defense puisse se convaincre de la crédibilité des forces stratégiques françaises, mais il est exclu de lui dévoiler les principes d’emploi des forces nucléaires. Aussi, le souci d'indépendance a constamment imposé du côté français la prudence, image dans un miroir politique des réserves américaines.
C’est ce que rappelle et souligne un communiqué du ministère français de la Défense en date du 28 mai 1989, qui fait un point sur les termes de la coopération franco-américaine dans le domaine stratégique :
- « des échanges d'informations techniques dans le domaine nucléaire ont lieu, au bénéfice des deux parties, entre la France et les Etats-Unis principalement dans les domaines de la sécurité et de la sûreté. Les échanges dans ces domaines ont fait l'objet d'un accord entre les deux pays en 1961. Cet accord a été amendé par un nouvel accord en 1985.
- L'existence de ces accords, n'est pas secrète. Même si certains des travaux effectués dans leur cadre sont classifiés, ils n'ont donné lieu à aucun transfert de concepts ou de formules.
C'est avec ses propres moyens que la France construit une dissuasion nucléaire indépendante. Les échanges d'informations techniques avec les Etats-Unis ne se traduisent par aucune dépendance des forces nucléaires françaises dans chacune de leurs composantes vis-à-vis de technologies étrangères. Ils n'ont a fortiori aucune conséquence sur l'indépendance de décision française quant à l'emploi de ces forces qui dépend exclusivement du président de la République. »
Le bilan
Que les Etats-Unis aient accompagné la France dans son aventure stratégique, cela ne fait aucun doute.
Un appui précieux
Les appuis américains, de toute nature, de toutes formes ont été précieux, cependant, ils n’ont jamais été décisifs. Pour faire image, on peut les voir comme les leçons d’un maître à son élève ou les conseils finalement bienveillant d’un oncle à un neveu éloigné.
Aussi, la France n’a pas manqué de remercier les Etats-Unis. Le 26 juillet 1973, Jean Blancard le reconnaît sans réserve: « Nous avons développé des relations de confiance. Nous avons posé de nombreuses questions et nous avons reçu des informations qui nous ont été très utiles. Non seulement vous nous avez dit que les affaires allaient bien, mais encore que nous étions sur les bonnes voies. » :
En 1974, il est indiqué que la France avait bénéficié de conseils précieux pour le durcissement des têtes thermonucléaires du missile M20. « Nos observations et nos informations leur ont permis de parvenir à un bien meilleur design beaucoup plus rapidement que ce qui aurait été nécessaire dans le cas contraire. Ainsi, il nous a été dit en septembre 1974 que, sur les véhicules de rentrée, nous leur avons fait gagner deux ans et soixante kilos, ce qui correspond à un gain équivalent sur la charge utile ou un gain d’environ 200 milles sur la portée. … …
Le Délégué Ministériel pour l’Armement, Monsieur Delpech, nous a dit en septembre et redit en novembre que ce programme avait été extrêmement bénéfique pour la France et qu’il en était très reconnaissant. En novembre, comme témoignage de sa gratitude, il nous offert de nous communiquer en totalité les résultats des essais nucléaires dans le Pacifique, sans demander de contrepartie. »
Henri Conze précise ce qu’a pu être l’apport des Etats-Unis au missile M4. La fiche programme du missile donnait pour chacune des caractéristiques essentielles : nombre de têtes, portée durcissement, précision, etc. … trois valeurs : un objectif plancher déjà assuré, un objectif moyen pouvant être atteint sans risque excessif et « un objectif ambitieux, correspondant à ce que l’on croyait savoir des systèmes américains et russes les plus modernes, et nécessitant une prise de risque importante et un véritable saut technologique par rapport à nos connaissances et réalisation du moment ».
La fiche avait été rédigée avant que les échanges ne s’initialisent et le M4 est un système totalement français développé sans incident majeur. Cependant « ‘l’apport américain s’est révélé très important : il se traduisit par une bien plus grande confiance en nous-mêmes, nous incitant à ne pas choisir la facilité ou le conservatisme ; cette confiance en nous-mêmes se transforma très vite en une grande confiance dans nos possibilités d’atteindre l’ensemble des objectifs ambitieux qui avaient été fixés initialement ; au cours des échanges nous avons pu vérifier que rien ne les choquait ou ne les inquiétait dans les buts que nous poursuivions. »’
Au final, il est difficile de chiffrer les gains permis par l’appui américain. Henri Gonze, qui a, pendant des années, été au cœur de ces échanges estime qu’ils nous ont permis d’économiser des sommes importantes, au moins une dizaine de milliards de francs. C’est là une limite basse, Henri Conze s’étant attaché plus particulièrement aux échanges qu’il avait pu suivre. Il faut y ajouter l’apport des flux industriels et les enseignements des fonds documentaires ouverts.
Les équipes françaises ont su tirer tout le parti possible des informations ouvertes accessibles
Les apports américains ont été d’autant plus importants que les équipes françaises ont su en tirer le meilleur parti. Le développement des systèmes de guidage a témoigné de leur capacité d’appréhension bien loin d’en être le seul exemple.
Pierre Usunier, Directeur de la Division des systèmes balistiques et spatiaux de l'Aérospatiale, révèle qu’il s’agit plutôt de savoir-faire saisis au vol, plutôt que de transfert de connaissances. Les missiles américains ont constitué une expérience importante pour nous, plutôt d'une façon indirecte que d'une façon directe. La lecture des revues américaines nous a apporté une information négative, à savoir quelles étaient les solutions qui ne marchaient pas.
Certaines publications sont suffisamment précises pour qu'on puisse en tirer pas mal d'informations. Il nous est arrivé de reconstruire les performances d'un missile à partir de quelques indications sommaires et d'une photographie ; indications sommaires de masse, indications de dimensions, de volumes, etc. Donc il y a bien eu un apport significatif des missiles américains, mais involontaire et indirect pour l'essentiel.
Ainsi, les caractéristiques techniques et opérationnelles du futur missile de croisière Tomahawk, ont été retrouvées en quelques semaines, à partir de sa silhouette parue dans les « Hearings » du Sénat des Etats-Unis, en particulier l’indication que le missile est lancé en plongée depuis un tube de torpilles et que sa portée doit pouvoir atteindre 2.500 miles nautiques. La très grande portée du missile dont les dimensions sont strictement fixées impose un vol de croisière dont la consommation spécifique soit minimale.
Ce cadre suffit pour que le missile puisse être reconstitué :
- un vol à Mach 0,8 d’un missile peu manœuvrier, ne pouvant pas suivre le terrain à basse altitude, dès lors très vulnérable s’il est détecté,
- le type de moteur : un microréacteur à double flux, connu des missiliers français,
- le carburant : solide, à très forte énergie spécifique, décrit plusieurs années plus tôt dans un document technique retrouvé par le CEDOCAR.

La conclusion de l’étude est donnée par Jean Charles: « Leur signature radar et infrarouge - bien supérieure à celle d'une ogive balistique- quels que soient les progrès qui pourront être faits pour les réduire, les rend vulnérables à la détection par le haut (avions ou satellites). Par ailleurs, leur faible vitesse et, corrélativement, la longue durée de leur vol au-dessus de territoires hostiles, permet de les traiter par les moyens de défense aérienne classiques. Le succès de leur mission n'est assuré que s'ils sont lancés en très grand nombre de façon à saturer les systèmes de défense. ».
Les missiles de croisière n’étaient donc pas susceptibles de renforcer le potentiel dissuasif français, sauf à être construits en grand nombre. Il n’a donc pas été jugé possible de lancer le programme. Pour les Etats-Unis, il en allait tout autrement, mais on sait aujourd’hui que la qualité principale d’un Tomahawk était sa très grande précision, permettant des frappes ponctuelles de sites militaires de grande valeur, ou civils gouvernementaux. Les missiles de croisières étaient les outils d’une stratégie ayant pour finalité ultime la désorganisation du régime soviétique : un objectif que la France ne prenait pas en considération.
Un autre exemple montre qu’il suffit d’avoir la connaissance d’un procédé pour en retrouver le principe : Un accéléromètre innovant, « à poutre vibrante », de la taille d’une pièce d’un euro, l’état de l’art, avait été montré à Jacques Villain en service à la DTEn, lors d’une visite de la société Singer Kearfott. A son retour en France, celui-ci éplucha pendant deux mois à l’INPI les 200 brevets de la société Singer Kearfoot ; une douzaine d’entre eux dévoilaient le principe de l’accéléromètre. Sur cette base un programme de recherche technologique pouvait être lancé.
Le professionnalisme des équipes françaises est reconnu
Des équipes françaises ont été jugées à l’occasion d’une visite approfondie dans le berceau des systèmes balistiques de la Force Nucléaire Stratégique, sur le site d’Aérospatiale à Saint Médard en Jalles, près de Bordeaux au mois de juillet 1971. Encore aujourd’hui, ce site est spécialiste de l’intégration des étages à propergols solides, des systèmes de rentrée atmosphérique, des protections thermiques et des structures bobinées et tissées.
La qualité de leur travail était impressionnante, tout autant que le calibre des personnels. Il était répondu librement à nos questions, avec une connaissance évidente de ce qu’ils faisaient. Il paraît judicieux de répéter, comme il est écrit dans la NDDM 100 que les Français atteindront leurs objectifs avec ou sans l’aide américaine, mais qu’ils y parviendront plus tôt et à moindre coût avec l’aide U.S. Ce qu’ils nous demandent est relativement petit par rapport à ce à quoi ils sont parvenus seuls.
Toujours à la suite de cette visite, il est précisé : « A aucun moment il ne nous a été demandé une aide pour le développement du système de missile. Ils y étaient parvenus par eux-mêmes. Mais plutôt, ils nous demandaient de leur faire bénéficier de notre expérience pour résoudre des problèmes précis, apparemment non catastrophiques. Les questions soulevées portaient sur la propulsion (collage et séparation), le problème de corrosion des réservoirs d’azote, le système de contrôle de poussée vectorielle, la durée de vie des gyroscopes à palier à gaz, les accumulateurs hydrauliques, la sécurité pyrotechnique des missiles, les techniques de simulation pour les programmes de durcissement des véhicules de rentrée, etc. … . En général, aux questions posées il était possible de donner des réponses substantielles, sans divulguer le contenu de nos missiles ou de contrevenir à nos principes. »
Dans le domaine nucléaire, en juillet 1972, une appréciation élogieuse et rassurante est transmise à Henry Kissinger ; elle facilitera les négociations à venir : « Nos experts ont été impressionnés par la compétence des experts français et la qualité du programme de sûreté nucléaire français. »
En définitive, les Etats-Unis ont bien accompagné un pays allié, la France, alors que leurs intérêts ne coïncidaient pas ; ils pouvaient cependant rester parallèles. Les ingénieurs et officiers américains ont trouvé dans leurs homologues français des interlocuteurs méritant leur considération. Ils leur ont permis de « parler technique », de sortir de l’enfermement où les condamnait la concurrence entre équipes rivales et le secret. Qu’il est dommage qu’en même temps, tant d’Américains aient pu trouver que la France était un pays impossible à comprendre !
Edouard D Valensi
Edouard.d.valensi@gmail.com