Iran : La bombe qui ne sera pas ?
L’Iran se déclare en capacité d’assembler un engin atomique, mais s’y refuse car l’islam interdit le recours aux armes de destruction massive. Une surprise qui n’aurait pas dû être puisque voilà dix-huit mois que l’Iran avait laissé entendre qu’il pouvait s’engager dans la recherche de cette capacité, mais sans que les services de renseignement n’y prennent garde. Aujourd’hui le monde est divisé. Pour les États-Unis rien n’est changé, ils s’opposeront toujours à ce que l’Iran se dote de l’arme nucléaire. Pour la Russie au contraire, il faut prendre Téhéran au mot, et lever les sanctions dont il fait l’objet. Un point est sûr, une nouvelle fois le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires se trouve piétiné.
FAITS
En réponses aux déclarations de Joe Biden, en Israël, lors de sa tournée au Proche-Orient (13 au 16 juillet 2022) : « Les États-Unis sont prêts à user de tous les éléments de leur puissance nationale afin d'empêcher l'Iran de se doter de l'arme atomique », Kamal Kharazi, le chef du Conseil stratégique iranien des relations étrangères. a déclaré face au monde sur la chaîne télévisée Al-Jazeera : « Ce n’est un secret pour personne que nous avons les capacités techniques de fabriquer une bombe nucléaire, mais nous n'avons pas décidé de le faire. » Assommé par cette annonce, l’Occident reste sans voix.
ENJEUX
Même s’il nie avoir franchi le seuil atomique, l’Iran devient le dixième État nucléaire.
Comment redonner vie au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires qui se trouve une fois de plus piétiné ?
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
Kamal Kharrazi est direct : « Ce n'est pas un secret, nous sommes devenus un État quasi-nucléaire. En quelques jours, nous avons pu enrichir de l'uranium à 60 % et nous pouvons facilement produire de l’uranium enrichi à 90 %. C'est un fait, nous avons les moyens techniques de produire une bombe nucléaire, mais nous ne le voulons pas, et il n’y a pas eu de décision en ce sens. »1
En principe, l’Iran n’ira donc pas jusqu’à l’assemblage d’une charge nucléaire. Posséder une telle arme irait à l'encontre de ses convictions et de ses exigences en matière de sécurité, alors qu’il est reconnu que la simple possession de la technologie nucléaire et la capacité de fabriquer une bombe est dissuasive. Se contenter d’une force atomique virtuelle, n’est pas se mettre en danger, au contraire. C’est ce que souligne l’Agence de presse iranienne qui reprend les appréciations de Daniel R. DePetris dans Newsweek : « Les adversaires de l’Iran au Moyen-Orient sont déjà suffisamment dissuadés d’attaquer le territoire iranien grâce à des groupes non étatiques comme le Hezbollah libanais, les Houthis au Yémen, les groupes chiites en Irak et en Syrie, ainsi que les groupes palestiniens. Une arme nucléaire n’aurait que peu d’utilité pour aider Téhéran à se projeter dans la région et, en suscitant des violences réactions de puissances ennemies elle compromettrait l’objectif même du programme nucléaire, qui est d'assurer la sécurité et l'intégrité de l’Iran2. »
L’annonce de Kamal Kharrazi a laissé l’Occident sans voix. Elle aurait dû être attendue puisqu’elle ne faisait pourtant qu’actualiser des déclarations d’Ali Khamenei, le Guide de la révolution, qui remontent à dix-huit mois : « Si nous avions décidé de construire une arme nucléaire, vous n'auriez pas été en mesure de nous arrêter. Mais nous n'avons pas décidé de le faire en raison de notre pensée islamique. L’Islam professe qu’il est interdit d’utiliser une arme pour tuer des civils, des gens ordinaires. Son emploi est haram, qu’il s’agisse d’une arme nucléaire, d’une arme chimique ou de toute autre arme de destruction massive.
Telle est aujourd’hui la loi islamique qui proscrit seulement l’usage et non la possession. Elle montre que la très discrète et très contraignante fatwa qui interdisait la possession ou la fabrication d’armes nucléaires et dont l’existence avait été révélée en 2005 n’a plus cours. Téhéran ne s’en est pas caché. Au contraire, en février 2021, Mahmoud Alavi, ministre du Renseignement prévenait : « les fatwas ne sont pas éternelles. Elles sont lancées selon l'évolution des circonstances ; que les Américains et les Israéliens se montrent menaçants et une nouvelle fatwa pourra être promulguée. » Ici encore il aurait fallu s’inquiéter, un tournant était pris, mais les services de renseignements, tout autant que les diplomates, inattentifs et trop souvent méprisants, n'ont pas su relever ces signes. Les voici pris de court.
Jamais auparavant Téhéran n’avait avoué s’être engagé sur un programme atomique militaire. Reconnaissant l’évidence enfin, il peut se montrer incisif : « Si nous avions voulu le faire, de quel droit auriez-vous pu nous en empêcher ». Et de rappeler Hiroshima, les morts d’hier, et les victimes d’aujourd’hui au Yémen, quand les avions équipés par les Occidentaux bombardent les gens dans les rues, sur les marchés, dans les mosquées, dans les hôpitaux et dans les écoles. « Voilà ce que vous faites et ce dont la République islamique ne veut pas.3 »
Ces déclarations ont d’autant plus de poids qu’elles interviennent alors qu’Israël, avec l’appui des États-Unis, envisage ouvertement de recourir à une option militaire pour stopper le programme atomique iranien. L’État-Major israélien laisse entendre que la préparation d’une telle option est une « obligation morale » qu’il s’emploie à remplir. Ce à quoi le Conseiller spécial du guide de la révolution est prêt à répondre. Il menace : « Des exercices militaires de grande envergure ont porté sur la frappe au plus profond d'Israël. La riposte est prête, si nos installations sensibles devaient être visées4. »
Voilà les faits. Quel peut-être à présent le contenu de discussions conduites au titre du JCPoA*, le plan d’action global commun ? Les attendus de la résolution 2231 du Conseil de sécurité sur le programme nucléaire de l’Iran5 qui sont à sa source ne sont plus vérifiés et la résolution se trouve en état de coma dépassé.
Selon le Département d’État, il ne s’est rien passé. Ils ont acquis du matériel fissile supplémentaire, et leur temps de rupture a été réduit de manière significative. Mais le président s’est engagé à ce que l’Iran ne se dote pas de l’arme nucléaire, et il continue à croire que la diplomatie est le moyen le plus efficace de tenir cet engagement. Dans ce cadre, « un retour mutuel au respect du JCPoA* est la voie la plus avantageuse, qui reste viable, et que nous poursuivrons tant que ce sera dans notre intérêt6. »
Tout au contraire, deux jours après l’annonce, Yuri Ushakov, conseiller du président Poutine en charge des relations internationales, rend compte de la volonté de Téhéran d’accepter des compromis pour reprendre la mise en œuvre du JCPoA*. Mais en ajoutant : « l’objectif sera de restaurer l’interaction commerciale et économique normale de l’Iran avec le monde ; Moscou poursuivra ses efforts pour atteindre cet objectif7. »
N'est-ce pas là ce qui devrait nous alarmer ? Que reste-t-il du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires ? C’en est fait de l’unanimité qui régnait entre les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. La coupure du monde en deux, entre Ouest et Est, est sur le point de s’instaurer dans un domaine crucial, jusqu’ici préservé. Une brisure qui devrait nous émouvoir et qu’il est peut-être encore possible d’éviter.
Edouard Valensi, Asie21
edouard.valensi@gmail.com
- Le conseiller de Khamenei affirme que l’Iran n'a pas opté pour les armes nucléaires, 17/07/2022 https://www.iranintl.com/
- Newsweek : Iran-sufficiently-deterrent-without-a-nuclear-bomb, 17/07/2022, https://www.irna.ir/
- Nuclear mass destruction : The American way, not Iran’s, 26/02/2021, https://khamenei.ir/
- Tehran Times, Le coup de semonce nucléaire de l'Iran ? 18/07/2022
- Conseil de sécurité des Nations unies, Résolution 2231 (2015) sur le programme nucléaire de l’Iran, https://www.un.org/securitycouncil/fr/content/2231/background
- Department of State Press Briefing – July 18, 2022
- L'assistant de Poutine a soutenu la relance du JCPoA*, IRNA, 19/07/2022