Japon – Chine : Un retour du nucléaire agité

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Ce n’est que pendant quelques semaines que le Japon a pu se réjouir de son retour au nucléaire : l’accord donné à la remise en route de la plus grande centrale nucléaire au monde Kashiwazaki-Kariwa et, avec le blanc-seing de l’AIEA, le début du déversement en mer des eaux de Fukushima décontaminées. Mais il lui a fallu rapidement déchanter. La légitimité des rejets a été sévèrement mise en cause par la Chine et, le 1er janvier 2004 le tremblement de terre de NOTO, à 65 kilomètres de l’épicentre, a mis à mal la centrale nucléaire de Shika insuffisamment protégée. Il lui fallait reconnaître que toutes les leçons de la catastrophe de Fukushima n’avaient pas été tirées. Il devait se montrer plus rigoureux et mettre à jour ses normes de sécurité.  Un moment de lucidité qui devrait inspirer tous les États nucléaire dans le monde.

AIEA (IAEA : International Atomic Energy Agency) : l’Agence internationale de l’énergie atomique est une organisation internationale, sous l’égide de l’ONU. Elle rend un rapport annuel à l’assemblée générale des Nations unies et à chaque fois que demandé par le Conseil de sécurité.
APEC : Asia-Pacific Economic Cooperation – la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique est un forum économique intergouvernemental visant à faciliter la croissance économique, la coopération, les échanges et l’investissement de la région Asie-Pacifique.

RNA : Nuclear Regulation Authority – Autorité de sûreté nucléaire du Japon.
FAO : Food and Agriculture Organisation.
TEPCO : Tokyo Electric Power Company Holdings.


FAITS


Le nucléaire est à nouveau persona-grata au Japon.
Le 24 août 2023, TEPCO* peut commencer à rejeter les 1,33 million de tonnes d’eaux contaminées par la centrale de Fukushima.

Le 27 décembre, la RNA* donne le feu vert pour la remise en route de la plus grande centrale nucléaire au monde, Kashiwazaki-Kariwa.

Le 1er janvier 2024, la RNA* a fait état de la bonne tenue du parc de centrale nippon lors du puissant tremblement de terre survenu dans la péninsule de Noto.
Un retour au nucléaire qui réjouit le Japon, mais que l’Asie n’apprécie pas et que la Chine salue par une condamnation sans nuances Une défiance à l’égard du nucléaire nippon qui demande à être expliquée.


ENJEUX


Le Japon prend enfin conscience de l’extrême rigueur qui s’attache à la sûreté nucléaire. Ce que le monde attend de lui.

COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Des rejets sans danger
Avant d’initier le rejet des eaux polluées par la centrale de Fukushima sinistrée, Tokyo a patienté jusqu’à l’obtention du blanc-seing de l’Agence internationale de l’énergie atomique. À l’issue d’une enquête exhaustive, l’AIEA* a déclaré que les procédures retenues par le Japon pour éliminer la quasi-totalité de la radioactivité des eaux satisfaisaient aux normes de sûreté. Les déversements respectant les normes internationales ne diffèreraient pas des eaux rejetées par les centrales nucléaires en activité et auraient un impact radiologique négligeable sur la population et l’environnement1.

À cet avis rassurant, on peut ajouter une remarque de bon sens : la vue panoramique de la zone de stockage montre que si les volumes à déverser sont hors échelle humaine, ils sont insignifiants rapportés à l’immensité de l’océan.

Illustration 1 – Les champs de réservoirs d’eau contaminée de Fukushima Daiichi
(source : AIEA)

Des peurs irraisonnées, exploitées à des fins politiques
Il n’empêche, pour beaucoup, le nucléaire fait peur. Dès le mot prononcé on voit sa vie menacée. Pour les oppositions c’est là une opportunité pour donner de la voix. C’est une comédie convenue qui se joue alors comme ces derniers jours en Corée du Sud.

Le président coréen Yoon Suk-yeol, en soutien du Japon, a certes déclaré qu’il ne voyait aucun problème scientifique dans le rejet d’eau, mais prudent, il s’est empressé d’ajouter qu’il ne l’approuvait pas. Car il doit apaiser les inquiétudes majoritaires dans son pays. Un sondage Gallup Korea a révélé que sept personnes sur dix se déclarent préoccupées par l’impact des rejets sur les produits de la mer.
Les partis d’opposition, les groupes de la société civile et les communautés religieuses peuvent donc aller de l’avant et dénoncer la position ambigüe du pouvoir. « Nous avons l’intention de demander des comptes au gouvernement qui a manqué à ses devoirs », avance Lee Jae-myung, le chef du Parti démocrate, avant de qualifier « d’acte de terreur » les déversements. Aussi, Yoon Suk-yeol ne ménage pas sa peine. Après avoir interdit l’importation de fruits de mer provenant des eaux au large de Fukushima, il annonce l’ouverture d’un crédit de 80 milliards de wons (61 millions de dollars) pour promouvoir la consommation de produits de la mer. Et on le voit faire des achats sur un grand marché de la pêche avant d’y déjeuner2.

Sans doute, mais pour la communauté scientifique, les ingénieurs, ce n’est là que du bruit pour rien.


Jusqu’à la présidence, la Chine s’empresse de condamner
Pas pour rien pour la Chine qui tire parti de ce créneau politique pour s’insurger bruyamment contre des rejets qu’elle sait inoffensifs.

C’est d’abord en diplomate que Xi Jinping évoque les rejets avec le Premier ministre japonais Fumio Kishida lors d’une réunion de l’APEC*. Il lui demande de prendre au sérieux les préoccupations de la communauté internationale et de gérer le problème de manière responsable et constructive car cette question concerne la santé de toute l’humanité, l’environnement marin mondial et l’intérêt public3.

Le relai est pris par le porte-parole du ministère des Affaires étrangères mais sur un tout autre ton quand il déclare : « Le rejet des eaux contaminées est une question majeure. Son impact dépasse les frontières du Japon. Depuis que l’humanité a commencé à utiliser l’énergie nucléaire, il n’y a eu ni précédent ni normes universellement reconnues pour le rejet dans l’océan d’eaux contaminées, or il peut être à l’origine d’une catastrophe pour la population locale et le monde entier. »

Illustration 2 - Sans vergogne, le Japon déverse son eau contaminée dans l’océan
(source : Global News)

Et de poursuivre : « Le gouvernement japonais n’a pas réussi à prouver la légitimité et la légalité du rejet de l’eau dans l’océan, ni garantir la fiabilité à long terme de l’installation de purification. Il n’a pas prouvé que les rejets en mer étaient sûrs et inoffensifs pour l’environnement marin et la santé des populations. Le Japon n’a pas non plus mené de consultations approfondies avec les autres parties prenantes quand l’océan appartient à l’humanité tout entière. Commencer de force le déversement dans l’océan est un acte extrêmement égoïste et irresponsable, un mépris de l’intérêt public mondial. C’est transmettre une plaie ouverte aux générations futures de l’humanité. Le Japon s’est transformé en saboteur du système écologique et en pollueur de l’environnement marin mondial. Il s’est mis au banc des accusés devant la communauté internationale et devra faire face à la condamnation internationale pendant de nombreuses années4. »

Une responsabilité globale
Ce faisant et au-delà de toute polémique, Pékin ouvre le débat sur l’appréciation du risque atomique. Dès lors que les conséquences des accidents nucléaires peuvent avoir un impact à l’échelle de la planète sur la santé et sur l’environnement, si l’avis de de l’AIEA est nécessaire, il n’est pas suffisant.

Une lecture attentive des statuts de l’agence montre que celle-ci ne peut qu’émettre un avis technique, et ne peut pas aller jusqu’à autoriser le déversement en mer d’une eau radioactive

  • Pour Pékin, l’article 2 du statut de l’AIEA*, stipule que l’agence n’a pas d’autre objectif que d’accélérer et d’accroître la contribution de l’énergie atomique à la paix, à la santé des peuples et à la prospérité dans le monde. L’AIEA* ne peut pas accorder d’assistance à des membres soumis à des conditions politiques, économiques, militaires incompatibles avec les dispositions de son statut. Cette restriction limite le travail de l’AIEA* à des fonctions techniques.
  • Toujours selon l’interprétation chinoise des statuts, l’AIEA* doit consulter les organes compétents des Nations unies et les institutions spécialisées, et collaborer avec eux lorsqu’elle établit ou adopte des normes de sécurité pour la protection de la santé.  Au moins avec la FAO* chargée d’assurer la sécurité alimentaire dans le monde et qui veille à ce que les produits de la pêche soient exempts de contamination5.

En s’en prenant au Japon, allié des États-Unis, la Chine alerte sur un risque qui va s’accentuer. Les centrales nucléaires vont se multiplier dans le monde, toutes porteuses de risques extrêmes dont Tchernobyl, et non Fukushima, a montré l’ampleur. Quels devront être les contrôles auxquels elles devront satisfaire pour que l’on puisse demeurer rassuré quand on s’achemine vers un nucléaire planétaire ?


De la confiance, on en est encore loin
Venons-en au séisme de Noto du 1er janvier. Une occasion pour le Japon de se féliciter puisque dès le lendemain l’Autorité de sécurité nucléaire déclarait : « Aucune irrégularité n’a été décelée dans les sept réacteurs en exploitation6. » Sans doute, mais ce n’était là qu’une demi-vérité.

Car très vite, on constatait qu’un séisme de magnitude 7,6 – on a subi pire, une magnitude de 9,1 pour le séisme originel de Fukushima – révélait sur une centrale nucléaire, Shika, des dommages ayant pour origine les mêmes négligences que celles déplorées à Fukushima.

  • Une enceinte de de protection insuffisante (cause première du drame). La digue de protection de la centrale de Shika n’avait que quatre mètres de haut, or, de l’aveu de la Hokuriku Electric Power Company, le niveau de la mer s’est élevé de trois mètres pendant quinze minutes, et au final, la digue de protection du réacteur n° 1 se trouve « incliné » de plusieurs centimètres7.
  • À 65 km de l’épicentre, ce n’est pas à côté, deux des réacteurs de la centrale ont subi des accélérations supérieures aux niveaux maximums prévus pour les installations, donnant naissance à deux incidents significatifs :
    • fortement endommagés, deux des transformateurs d’alimentation électrique externe ont laissé fuiter, l’un 19 800 litres, l’autre 3 500 litres d’huile, ce qui aurait entraîné l’arrêt des réacteurs s’ils avaient été en service. On ne connaît pas à quel date le système d’alimentation électrique sera remis en fonction ;
    • moins grave, car sans conséquences radiologiques, les piscines de stockage de combustible des centrales de Shika et de Kashiwazaki-Kariwan, ont débordé.

On reste interdit quand on constate que ces atteintes ont pu être, et passées un temps sous silence.
Certes le désastre de Fukushima a fait litière du mythe de la sécurité partagé par le gouvernement et les entreprises liées au nucléaire, et le gouvernement nippon a créé en 2012 un organisme de surveillance indépendant, l’Autorité de régulation nucléaire. Il a promulgué de nouvelles normes réglementaires équivalentes aux exigences les plus strictes au monde. Mais cela n’a pas suffi et, on ne peut plus en douter, la sécurité des installations nucléaires japonaises n’est toujours pas suffisamment assurée.

Le directeur de l’Autorité de régulation nucléaire, Shinsuke Yamanaka, en convient : « Ce que nous a appris ce dernier tremblement de terre doit être pris en compte pour la mise à jour de nos normes de sécurité. »

Ce qu’il dit là vaut également pour bien d’autres pays que le Japon.

Edouard Valensi, Asie21

  1. L’AIEA conclut que le plan du Japon de rejet en mer de l’eau traitée à Fukushima satisfait aux normes internationales de sûreté, 04/07/2023.
  2. Fukushima’s radioactive water in the sea, protests and criticism in Korea, Fides.org, 24/08/2023.
  3. Xi says Japan should properly handle discharge of nuclear-contaminated water in responsible manner, Global News, 17/11/2023.
  4. Foreign Ministry Spokesperson’s Statement on the Japanese Government’s Start of Releasing Fukushima Nuclear-Contaminated Water into the Ocean, 24/08/2023.
  5. Global bodies must stop Japan’s water release?, Global Times, 07/11/2023.
  6. No Irregularities Identified At West Coast Nuclear Power Plants, Says Regulator, nucnet.org, 02/01/2023.
  7. Japan’s Noto quakes fuel nuclear safety concern, reignite anti-nuclear sentiment, Xinhua, 09/01/2023


Encadré 1
Rejet de l’eau traitée à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi

Depuis l’accident survenu en mars 2011, pour autant qu’ils n’aient pas encore été éliminés, les restes du combustible nucléaire de la centrale doivent être refroidis en permanence par de l’eau. Des eaux souterraines ainsi que les eaux de pluie s’infiltrent également dans le site, et au contact du combustible et de débris radioactifs, les particules dont toutes ces eaux sont chargées, irradiées à leur tour, sont sources de radiations. Elles doivent donc être traitées.

Après avoir été stockées, les eaux sont chimiquement purifiées par un « système avancé de traitement des liquides » (ALPS) et les particules radioactives se trouvent éliminées.

Illustration 1 – Le cycle de traitement des eaux contaminées
(source : AIEA)

Seul reste de radioactivité, les molécules d’eau dont les noyaux qui ont traversé des zones radioactives ont absorbé les neutrons qui y circulent, et qui donnent naissance à du tritium. Instable, le tritium se désintègre en rayonnant. Après 12,3 ans, la moitié des atomes d’un échantillon de tritium se sera désintégré et transformé en hélium qui lui, est stable.

Illustration 2 – L’origine du tritium (source : AIEA)

Les propriétés chimiques du tritium sont quasi identiques à celles de l’hydrogène, si bien que l’ALPS ne peut pas l’éliminer. En revanche, la radioactivité étant faible, il est possible de diluer l’eau traitée pour être assuré que son niveau de radioactivité ne dépasse pas 1 500 becquerels (Bq) par litre. C’est plus de six fois inférieur au plafond établi par ’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’eau potable (10 000 Bq/litre).

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