Japon - États-Unis : Quatre cents missiles

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Pour répondre à la dégradation continue de son environnement sécuritaire, le Japon acquerra un an plus tôt que prévu 400 missiles de croisières Tomahawk qui équiperont ses destroyers Aegis. Ce programme matérialise la nouvelle stratégie de défense nationale du Japon. Elle met fin à la fiction de « forces d’autodéfense » car elle a pour ambition de faire du Japon, remilitarisé et tourné vers le large, la septième puissance militaire dans le monde et le premier allié des États-Unis sur la zone Asie-Océanie.


FAITS


Le 5 octobre 2023, le site de l’US Navy a annoncé qu’à la suite de sa rencontre avec le secrétaire à la Défense Lloyd Austin, Minoru Kihara, le ministre de la Défense japonais a déclaré qu’en raison du caractère de plus en plus menaçant de l’environnement de sécurité du Japon, il avançait d’un an l’acquisition de missiles de croisière Tomahawk. Pour Reuters, c’est principalement vers la Chine que ces armes seront pointées.


ENJEUX


Un Japon militarisé, premier allié des États-Unis, prêt à les accompagner dans des confrontations asiatiques.


COMMENTAIRES PROSPECTIFS


Le ministre japonais de la Défense, Minoru Kihara, a donc trouvé les 1,4 milliard de dollars américains nécessaires pour gagner un an sur l’arrivée des Tomahawk 400 Block V qui seront donc livrés au cours des exercices fiscaux 2026 et 2027.

Quatre cents Tomahawks, ce n’est pas rien. Ces missiles sont des armes offensives, entrées en service au début des années 80, porteurs de charges thermonucléaires, qui devaient permettre des frappes ponctuelles des sites gouvernementaux et de commandement de l’Union soviétique. C’est pour eux qu’a été conçu le système GPS. Aujourd’hui, les « Tactical Tomahawks » dénucléarisés volent comme leurs ancêtres à 800 kilomètres à l’heure au ras des flots ou du sol sur 1 600 kilomètres. Jusqu’au dernier moment ils sont indétectables. Les derniers modèles Block V sont dotés d’un module de navigation satellitaire qui rend possible la frappe de cibles maritimes mobiles.

Le Japon prévoit de déployer les Tomahawks à partir de ses destroyers Aegis. Il en possède actuellement huit et il projette d’en construire deux nouveaux qui seront mis en service en 2027 et 20281. Voilà des forces redoutables capables de frapper loin.

Un destroyer japonais demain au combat
(source USNI, JSMDF)

Toutefois, ces missiles ne sont pas encore là. Il a fallu rassurer des pays voisins inquiets de leur arrivée prochaine. Leur venue n’a été rendue possible que par la dénonciation en 2019 du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, qui interdisait la possession de missiles à portée intermédiaire (500-5 500 km). Et leur coût ne sera pas celui annoncé. Comme il est d’usage, la vente approuvée par le Département d’État ne se limite pas aux 400 Tomahawk mais inclut la cession de 14 systèmes de commande et de tir, les logiciels de maintenance et un lot de pièces détachées et elle s’élève à 2,75 milliards de dollars2.

Une stratégie de défense nationale pour notre temps
Ce programme donne toute sa dimension à la nouvelle stratégie de défense nationale du Japon rendue publique le 16 décembre 2022. C’est la dernière étape d’une normalisation de ses forces de défense, et un adieu aux « forces d’autodéfense », qui étaient les seules permises par la constitution de 1947.

Pour le Japon, l’environnement sécuritaire des années à venir, verra la conjonction de l’animosité et des menaces chinoises, nord-coréennes et russes, « la plus sévère et la plus complexe » depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Tokyo est donc contraint de renforcer l’architecture de sa défense nationale et de mettre l’accent sur les nouvelles méthodes de guerre. Il renforcera ainsi son alliance avec les États-Unis en s’alignant sur la nouvelle stratégie de défense que l’US Department of Defense vient d’élaborer : un complexe de défense intégré, fondement de la coopération militaire des USA avec les pays voisins aux valeurs communes3.


À ces lignes directrices, s’ajoutent les éléments déclencheurs qui ont justifié la commande avancée des Tomahawks : la belligérance croissante de la Chine à l’égard de Taïwan et la probabilité que toute agression chinoise à l’égard de Taïwan déborde sur le territoire japonais voisin. Il y a aussi les îles Senkaku, que le Japon contrôle et que la Chine revendique et enfin, les programmes d’armes nucléaires et les tirs de missiles balistiques de la RPDC qui frôlent son territoire.

La matérialisation de la nouvelle politique de défense
L’architecture de défense et les moyens qu’elle fédère doivent permettre au Japon :

  • de pouvoir vaincre une invasion, et par conséquent dès le temps de paix, faire comprendre à l’adversaire que l’invasion du Japon n’est pas un objectif réalisable et que les dommages qu’il subirait seraient insupportables ;
  • associé aux États-Unis, de dissuader tous les changements unilatéraux, par la force ou par des tentatives de ce type, du statu quo dans la région indopacifique ;
  • de fédérer des activités telles que le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (ISR) ainsi que la formation et les exercices de dissuasion flexibles ;
  • de s’adapter aux nouveaux modes de guerre interarmées, et ainsi de pouvoir opérer avec les forces américaines ;
  • de désorganiser et de vaincre des forces d’invasion sur de longues distances, faisant ainsi renoncer à toute invasion.

Entouré de mers, constitué d’une multitude d’îles, doté d’une vaste zone économique exclusive, dépendant du commerce extérieur pour la majorité de ses ressources et de sa nourriture, le Japon est une nation de la mer qui ne peut pas survivre sans un ordre maritime libre et ouvert, garantissant la liberté et la sécurité de la navigation.

Tout ceci alors que son état-major constate que la façon de faire la guerre a changé. Aux formes traditionnelles d’invasion par voies maritime et aérienne, s’ajoutent désormais la combinaison de frappes massives de missiles balistiques et de croisière, et des attaques asymétriques tirant parti des domaines cybernétique et électromagnétique et des drones. Il lui faut donc renforcer, sinon acquérir, les capacités qui, pour ses états-majors, seront les clés de voûte de son architecture de défense.

  1. Capacités de défense à distance (stand-off).
  2. Capacités intégrées de défense aérienne et antimissile.
  3. Capacités de défense sans pilote (drones d’air et de mer).
  4. Capacités d’actions interarmées et internationales.
  5. Fonction de commandement et de contrôle, et fonction liée au renseignement.

Pour donner corps à ces intentions, le ministère de la Défense a demandé pour l’année fiscale 2024 un budget record de 7 700 milliards de yens (52,67 milliards de dollars), en progression de 13 % sur l’année précédente4. Une étape du plan stratégique qui demandait que les dépenses de défense progressent d’environ 1 à 2 % du PIB d’ici 2027, serait ainsi franchie. Une date qui reste cependant conditionnelle, car en novembre 2023, le Japon doit faire face à un effondrement du yen et revoir ses budgets5.

Le Japon remilitarisé
Il n’empêche, les dépenses militaires resteront en forte progression. Elles trouveront leur signification lorsqu’on les comparera à celle des grands pays. La France, dont le budget se situe autour de 45 milliards de dollars, se trouve dépassée. Il en sera de même de l’Allemagne dès 2025. Le Japon occupera le septième rang mondial, après le Royaume-Uni et devant la Corée du Sud.

Sur la zone indopacifique, le Japon n’est pas près de s’aligner avec l’Inde, et encore moins avec la Chine d’autant qu’il n’est pas doté de l’arme nucléaire. Mais le voilà, remilitarisé, positionné en premier allié des États-Unis. Resteront-ils alignés, quitte à se trouve entraînés dans quelque aventure ou bien voudront-ils retrouver l’esprit des samouraïs, affirmer leur indépendance et s’en donner les moyens ?

Edouard Valensi, Asie21

  1. Dzirhan Mahadzir, Japan Accelerating $1.4B Tomahawk Strike Missile Buy After Pentagon Meeting, USNI News, 05/10/2023, https://news.usni.org/2023/10/05/japan-accelerating-1-4b-tomahawk-strike-missile-buy-after-pentagon-meeting.
  2. US State Dept OKs potential sale of 400 Tomahawk missiles to Japan –Pentagon, Reuters, 17/11/2023, https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/us-state-dept-oks-potential-sale-400-tomahawk-missiles-japan-pentagon-2023-11-17/.
  3. National Defense Strategy, 16/12/2022, https://www.mod.go.jp/j/policy/agenda/guideline/strategy/pdf/strategy_en.pdf.
  4. Sakura Murakami, Japan makes record defence spending request amid tension with China, Reuters, 31/08/2023, https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/japan-makes-record-defence-spending-request-amid-tension-with-china-2023-08-31/.
  5. Nobuhiro Kubo, Takaya Yamaguchi and Tim Kelly, Exclusive: Weak yen forces Japan to shrink historic military spending plan. Reuters, 03/11/2023, https://www.reuters.com/markets/currencies/weak-yen-forces-japan-shrink-historic-military-spending-plan-2023-11-03/#:~:text=Exclusive%3A%20Weak%20yen%20forces%20Japan%20to%20shrink%20historic%20military%20spending%20plan,-By%20Nobuhiro%20Kubo&text=TOKYO%2C%20Nov%203%20(Reuters),people%20familiar%20with%20the%20matter.
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