La Chine dans le confort, aux Caraïbes
La Chine peut s’installer confortablement, à moins de 100 kilomètres des côtes américaines en mer des Caraïbes en s’appuyant sur les sept États des Caraïbes qui ont rompu leurs relations diplomatiques avec Taïwan ; États auxquels elle porte assistance tout en soutenant également Cuba où elle s’est substituée à la Russie pour assurer la survie du régime. Les États-Unis restent là sans réaction. Absurde !
FAITS
Ce 11 mai 2022, à l’initiative de Pékin, une téléconférence a réuni les pays de la Caraïbe qui ont rompu leurs relations diplomatiques avec Taïwan. Elle portait sur l’aide que leur apporte Pékin dans leur combat contre la Covid-19. Les participants, unanimes, ont dénoncé les pratiques de politisation, de stigmatisation et d’étiquetage sous le prétexte de la pandémie, et ont exprimé leur soutien au rôle moteur de l’OMS dans la réponse mondiale1.
ENJEUX
Une présence permanente de la Chine en mer des Caraïbes, à moins de 100 kilomètres des États-Unis.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
Cette réunion donnait corps aux engagements chinois renouvelés le 29 avril 2022 par le ministre des Affaires étrangères Wang Yi. Une réunion virtuelle co-présidée par le Premier ministre du Commonwealth de la Dominique et qui a rassemblé les ministres des Affaires étrangères d’Antigue et-Barbude, des Bahamas, de la Grenade, de la Jamaïque, de la république de Trinité-et-Tobago et de la Barbade.
Une occasion pour la Chine d’affirmer qu’elle poursuivrait son assistance économique et technologique aux pays des Caraïbes sans aucune condition politique, qu’elle se concentrerait sur le soutien de projets clés bénéficiant à la population et qu’elle promouvait des technologies pratiques telles que Juncao (une herbacée haute, issue des laboratoires de recherches chinois, s’accommodant d’environnements difficile, d’un rendement unitaire élevé et d’une forte teneur en protéines). Occasion de rappeler qu’elle faisait don de fournitures médicales et anti-pandémiques et qu’elle allait abonder un fonds Chine-Caraïbes pour la prévention et l’atténuation des catastrophes2.
Pékin est donc présent dans les Caraïbes. Elle a engagé, entre 2005 et 2020, plus de huit milliards de dollars sur des programmes relatifs aux transports, aux exploitations minières, à l’agriculture. La Jamaïque a reçu 2,68 milliards de dollars ; Trinité et Tobago 1,94 milliards de dollars ; Antigue et Barbude un milliard3. Selon Joseph Nye, professeur à Harvard, les Bahamas ont fait l’objet d’attentions particulières avec des prêts préférentiels pour la construction d’un méga port de 3 milliards de dollars à Freeport. La China State Engineering Corporation a acheté le British Hilton Colonial dans le cadre d’un programme de 250 millions de dollars. La China EXIM Bank a prêté 3 milliards de dollars pour la construction du complexe touristique « Baha Mar » et accordé plus de 54 millions de dollars de prêts pour la construction d’une autoroute à quatre voies. À quoi se sont ajoutés 40 millions de dollars pour la construction d’un port au large de l’île bahamienne d’Abacono et 30 millions de dollars pour la construction d’un stade national4.
En valeur absolue sur douze ans, ces contributions restent modestes, mais ces apports sont d’importance lorsqu’ils sont rapportés aux très faibles économies de ces pays cibles. Cependant elles suffisent pour que la Chine puisse prendre la place laissée vacante par le Royaume-Uni dans ces îles.
Mais il y a plus encore. Tout à côté, Cuba, « un bon frère, un bon camarade, un grand ami », est un point d’ancrage de la Chine à proximité des États-Unis. Impossible d’estimer jusqu’à quel niveau Pékin s’est engagé, mais on sait que ses investissements se chiffrent en milliards de dollars. La Chine est à présent le premier partenaire commercial de Cuba ainsi que sa première source de technologies. C’est avec la compagnie pétrolière chinoise Great Wall Drilling, que Cuba exploite les gisements enfouis à grande profondeur au nord-ouest de Cuba (de cinq à vingt millions de barils suivant les estimations). Une entreprise saluée par le quotidien Global Times qui, enthousiaste, allait jusqu’à faire savoir que ce 5 mai 2022, les plus jeunes membres de l’équipe chinoise des 122 ingénieurs et techniciens affectés au projet participaient au lever des couleurs qui marquaient le jour de la jeunesse. Faut-il ajouter que depuis 2018, La Havane est un terminal majeur de la Route de la soie et que dans ce cadre, elle a adhéré le 2 novembre 2021 au. Partenariat mondial pour l’énergie qui se concentre sur le financement et la construction d’infrastructures énergétiques entre ses membres5. Il est possible de conclure : pour assurer la survie du régime communiste, la Chine s’est substituée à la Russie ruinée.
Ce n’est là qu’une nouvelle percée dans le pré carré d’Amérique latine et des Caraïbes imprudemment délaissé par les États-Unis. Asie 21 nous avait déjà alertés en ce début d’année : la Chine s’empare de l’ALC sans tirer un coup de feu6. N’est-on pas là dans l’absurde. Alors que les États-Unis s’engagent à des milliers de kilomètres au nom de la démocratie et qu’à toute occasion ils dénoncent une Chine totalitaire, sans la moindre réaction, ils laissent cette même Chine s’installer confortablement en mer des Caraïbes.
Edouard Valensi, Asie21
(1) China and Caribbean Countries Having Diplomatic Relations with it Held a Special Vice Foreign Ministers’ Meeting on COVID, China embassy, 14/05/2022
(2) China-Caribbean Foreign ministers meet to strengthen, deepen, Eye Witness News, 04/05/2022
(3) China Regional Snapshot: The Caribbean, Republican Foreign Affairs Committee, 04/05/2022
(4) An In-Depth look at China’s Footprint in the Bahamas, American Security Council Foundation, 30/04/2021
(5) Cuba Joins Belt And Road Initiative Energy Partnership, Slkroadbriefing, 02/11/2022
(6) Cf. Asie21 n° 157/2022-01 Maurice Rossin – One hand washes the other, Un prêté pour un rendu