L’Europe ennemie de la France
Pour les tenants de la construction européenne, l’édifice commun ne peut pas s’accommoder de nations dominantes : la construction européenne sous-entend l’égalité des droits entre les différents Etats. Aussi, à peine le traité de Paris, instituant la Communauté européenne du charbon et de l'acier, « premières assises d'une communauté plus large et plus profonde » , est-il signé le 18 avril 1951 que les dirigeants européens s’en prennent aux ambitions nucléaires françaises qu’ils estiment malvenues, inopportunes, car elles singularisent l’un des sept. Les responsables européens, imaginatifs dans l’obstruction, s’efforcent d’abord de stopper le programme nucléaire français, puis, après l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, multiplient les manœuvres pour voir enfouir les armes françaises dans l’édredon américain.
Les paragraphes qui suivent rendent compte de cette animosité singulière et de l’attitude opiniâtre des institutions et des pays européens pour contrecarrer l’effort de défense de la France.
Les prémices
Le programme nucléaire français trouve son origine en 1944 dans la rencontre secrète du général de Gaulle avec trois physiciens français, Pierre Auger, Bertrand Goldschmidt et Jules Guéron. Ils lui révèlent l’objet du programme Manhattan dans lequel ils sont impliqués. Ce n’est qu’une entrevue de conspirateurs patriotes de trois minutes mais qui permet au général de prendre la dimension du fait atomique. « Merci, monsieur le Professeur, » lâchera-t-il à l'adresse de Bertrand Goldschmidt, « j'ai très bien compris de quoi il s'agit. »
De Gaulle a parfaitement perçu la dimension extraordinaire du fait nucléaire, puisqu’il crée, en octobre 1945, soit deux mois seulement après Hiroshima, le Commissariat Français à l'Énergie Atomique : une entité étatique hors norme avec une équipe scientifique du plus haut niveau. Elle est d’autant plus richement dotée qu’elle se trouve encadrée par une administration solide incarnée, en tandem, par un Haut-commissaire (le premier d’entre eux sera Frédéric Joliot Curie, prix Nobel, résistant communiste) et par un Administrateur général, Raoul Dautry.
Les attendus qui justifient la création du CEA reconnaissent la spécificité prodigieuse du fait nucléaire. « De pressantes nécessités d'ordre national et international obligent à prendre les mesures nécessaires pour que la France puisse tenir sa place dans le domaine des recherches concernant l'énergie atomique. Avec le CEA, la France est redevenue un acteur nucléaire. Elle le fait savoir et elle le restera.
La première mission confiée au Commissariat sera de doter la France d’uranium, un important gisement est découvert dans le Limousin à la fin de l’année 1948 et commencera alors le long processus destiné à disposer d’uranium fortement enrichi. Et en regard les manœuvres hostiles de la Commission européenne.
La France doit s’aligner sur l’Allemagne
Parce qu’il singularise la France les dirigeant européens, et jusqu’au sein de l’Assemblée nationale les partisans de l’Europe déplorent l’organisation de recherche atomique française et s’opposent au programme militaire en devenir puisque la République fédérale allemande ne peut pas y avoir accès et que la Belgique, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas ne sont pas en état de suivre.
Un concept est mis en avant : l’égalité des droits. C’est en y faisant référence que les négociateurs français ont accepté de s’aligner sur l’Allemagne, acceptant que la production de plutonium française soit limitée à 500 grammes par an, limite imposée à la République fédérale d'Allemagne après la Deuxième Guerre mondiale.
Les tenants de l’Europe, avec à leur tête le fédéraliste atlantiste Walter Hallstein, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères allemand, puis premier président de la Commission européenne, vont par conséquent s’opposer aux ambitions françaises. L’occasion leur en est donnée par la discussion de l’Euratom, du pool atomique qui doit permettre la relance de la construction européenne.
A son origine il y a Jean Monnet, tenant d’une Europe intégrée, qui voit dans le nucléaire un nouvel axe unificateur. A condition que les pays membres renoncent à l’arme nucléaire et qu’un organisme commun, l’Euratom, soit seul possesseur des matières fissiles, qu’elles ne puissent être mises en œuvre qu’à des fins pacifiques, et qu’elles soient soumises à un contrôle « sans fissure « par des inspecteurs européens.
Selon le principe de « non-discrimination des Etats membres », la France va devoir mettre fin à son programme militaire. En effet, « les Allemands redoutent que la France ne tire prétexte du secret nécessaire à la sécurité de son programme militaire pour se soustraire aux contrôles et aux échanges d’informations imposés à ses partenaires, alors que, dans le même temps, ces derniers aideront indirectement les recherches militaires françaises. » La France doit donc mettre ses avancées scientifiques au profit des autres pays européens et accepter que ses projets d’atome militaires puissent être soumis au contrôle d’une Haute autorité Européenne ; ce qui reviendra à les stopper.
Face à une Europe hostile, la détermination française
C’est un refus absolu qui est exprimé par le général Pierre Billotte, ministre de la Défense Nationale et des Forces Armées, dans une lettre, « très secrète », en date du 24 janvier 56, adressée à Edgar Faure, Président du Conseil et à Antoine Pinay, ministre des Affaires étrangères. Dans cette lettre que le général de Gaulle lui- même aurait pu écrire, s’il ne l’a pas inspirée, tout est dit sur la problématique nucléaire qui s’impose à la France, dans un contexte Européen et Atlantique :
- « Les textes que les membres du Comité d’action pour les États-Unis d’Europe se sont engagés à soutenir vis-à-vis de leurs gouvernements et parlements respectifs prévoient la renonciation des pays signataires au droit de fabriquer l'arme atomique et placent la totalité de leur production atomique sous le contrôle d’une autorité supranationale. Pour une durée indéterminée, la France, si le projet dont il s’agit était adopté, se lierait les mains sans véritable contrepartie et renoncerait à fabriquer des armes que continueraient à fabriquer les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS.
- Du point de vue de la Défense nationale,… sans même que soit tranché dès maintenant le point de savoir si la France fabriquera ou non des engins atomiques, elle ne peut renoncer à cette option ni à la liberté de poursuivre, dans le domaine atomique, des études à des fins militaires. Sinon, elle serait entièrement tributaire de ses Alliés pour la fourniture des engins atomiques indispensables à sa défense. »
Et de conclure en soulignant que l’OTAN fonde la défense du monde libre sur l’emploi toujours plus étendu de forces nucléaires, « les pays qui auront renoncé à l’étude et à la fabrication de ces armes, élément essentiel de la guerre moderne, auront renoncé du même coup à assurer efficacement leur défense et en auront finalement abandonné la responsabilité à d’autres puissances ».
Les gouvernements passent, mais la détermination française ne faiblit pas. Les mêmes alarmes sont exprimées le 22 juin 1956 par Maurice Bourgès-Maunoury, ministre de la Défense nationale et des forces armées, à l’attention de Christian Pineau, Ministre des affaires étrangères dans le gouvernement Guy Mollet : « Le gouvernement français a tenu jusqu'à ce jour à préserver sa liberté d'action en matière de fabrications d'armements nucléaires. Une telle renonciation, dans un monde qui n'aurait pas réalisé le désarmement atomique, équivaudrait en effet pour la France à renoncer à toute défense nationale. » Et de refuser à nouveau l’Euratom qui priverait la France de sa liberté nucléaire : « En remettant à un Euratom à vocation pacifique le soin de "l'approvisionnement exclusif" de la France en matériaux nucléaires et en ne réservant pas, dès l'origine des négociations, notre liberté d'action, nous risquons de nous retrouver liés par un réseau d'accords internationaux dont nous ne pourrions plus nous dégager. »
Deux ans de palabres seront nécessaires pour que l’Europe accepte d’accorder à la France le droit de se défendre comme elle l’entend. Pour permettre aux négociations parallèles sur le Marché commun d’aboutir, la Commission s’y résigne avec une formule dont les diplomates ont le secret. Il est stipulé que le contrôle des approvisionnements ou de l’emploi des matières fissiles « ne peut s'étendre aux matières destinées aux besoins de la défense qui sont en cours de façonnage spécial pour ses besoins ou qui, après ce façonnage, sont, conformément à un plan d'opérations, implantées ou stockées dans un établissement militaire. »
La vigilance française est cependant mise en défaut, au printemps 1958, lorsqu’est envisagée la construction d’une usine de séparation isotopique financée à 45% par l’Allemagne, à 45% par la France, à 10% par l’Italie. Cet accord insensé, la France y est minoritaire, compromet l’existence même de la force de Frappe qui a été signé par Jacques Chaban-Delmas, ministre de la Défense nationale et des forces armées. Il en a été l’inconséquent sinon le dévoyé instigateur. Dès son arrivée au pouvoir, de Gaulle y met fin.
Finalement le 1er février 1960 le premier engin français Gerboise bleue explose dans le désert saharien. La puissance de l’explosion se situe aux environs de 70 kilotonnes, à comparer à la puissance des premières bombes américaines de 20 kT. est un plein succès
Les années qui vont suivre seront plus calmes. Il est vrai que le Chancelier allemand est Konrad Adenauer, qui, particulièrement attentif à maintenir des liens étroits avec la France, calme le jeu. Mais le refus européen et plus spécifiquement allemand prend des proportions extrêmes, lorsqu’en 1963 le Chancelier Ludwig Erhard lui succède.
L’Allemagne à l’offensive
Les documents très secrets rendus publics par le Département d’Etat permettent de connaître, non pas tant les sentiments du Chancelier Ludwig Erhard à l’égard de la France -entre partenaires européens les oppositions sont naturelles - mais, ce qui est beaucoup plus significatif, le soin que prenait le Chancelier - loin de toute solidarité européenne- pour que les refus allemands puissent être appréciés par Lyndon B Johnson.
En 1963, reçu dans le ranch texan de Lyndon B Johnson, il confie : « Les questions de l'intégration européenne et le partenariat atlantique sont parmi les problèmes les plus difficiles auxquels sont confrontés les alliés occidentaux. À cet égard, le président De Gaulle est le plus grand souci du Chancelier. La République fédérale a été satisfaite de la réconciliation entre les peuples allemand et français. Mais la relation établie par le chancelier Adenauer et le général De Gaulle est presque entièrement émotionnelle et sentimentale et une base politique solide lui fait défaut. Cela ne pouvait pas continuer ».

Après ce préambule, le Chancelier en vient à qualifier de rigide la politique de de Gaulle. « Le principal problème avec la France est que de Gaulle ne fait pas confiance à l’OTAN. Et qu’en plus il surestime l’efficacité de sa force de frappe. Il veut que la France suive sa propre voie » et il insiste : « La France doit avoir suffisamment d'armes nucléaires pour détruire instantanément l'Union soviétique ».
En 1964, le Chancelier demande à l’ambassadeur des Etats-Unis que le contenu des conversations secrètes qu’il a eues avec le général de Gaulle soient portées à la connaissance du Président des Etats-Unis ! Celui-ci s’acquitte de sa mission en spécifiant que son télégramme doit être détruit après avoir été soumis au Président, pour que de Gaulle n’en ait pas vent. : « Les entretiens ont été rudes. Il a fait clairement savoir qu'il n’était pas d’accord avec les concepts développés par le général de Gaulle. Il lui a fait savoir que ce qui était essentiel pour lui était sa relation avec l'Amérique…. Sans relations étroites avec les Etats-Unis, l’Europe n’a aucune protection ; l’Allemagne ne renoncera jamais à ses liens avec les Etats-Unis.
… Les entretiens privés qu’il a pu avoir avec le général de Gaulle avaient souvent pris un tour «dramatique». De Gaulle lui a dit: «Nous ne pourrons unir l'Europe que si vous adoptez une position favorable à la France. Mais ce n’est pas possible en raison de vos liens avec les Etats-Unis "Erhard lui a répondu, « L'Allemagne doit avoir une alliance avec les États-Unis. Toutefois, celle-ci n’est pas dirigée contre la France.. » …
S’agissant de l’OTAN, le Chancelier a pu saisir quelles étaient les vues réelles du Général qui lui a indiqué qu’il voyait « d’une part les Etats-Unis et de l’autre une Europe suffisamment forte pour être un partenaire à égalité avec les Etats-Unis. A partir de quoi une alliance pourrait alors être négociée entre les deux parties pour leur protection mutuelle ».
On peut lire également à propos des forces nucléaires : « Si l'Europe voulait absolument prendre son indépendance, serait-il réaliste de penser que l'Amérique continuerait à défendre l'Europe ? Quelle serait alors la position de l'Europe dans l'intervalle? Que seraient alors ses défenses nucléaires ? La Force de frappe serait- elle alors une force européenne, disponible pour la défense ? De Gaulle a répondu abruptement que ce serait une force française.
Le Chancelier a alors répondu qu’il comptait plus sur les Etats-Unis que sur la France pour la défense nucléaire de l’Allemagne ».
Manœuvres et gesticulations européennes
Il faut réserver un éclat particulier à l’audience que le Secrétaire d’Etat Dean Rusk accorde le 6 juin 1964 à une extraordinaire Délégation officieuse rassemblant les plus hautes figures de la Commission européenne. Les six pays sont représentés par :
- l’Allemand Walter Hallstein, président de la Commission européenne. Il hait de Gaulle,
- Pierre Chatenet, français, dernier président de l’Euratom dont on a vu l’opposition farouche au programme nucléaire français,
- Sicco Mansholt, néerlandais, premier commissaire à l’agriculture, opposant à la politique agricole commune souhaitée par la France,
- Robert Marjolin, français, proche de Jean Monnet, commissaire européen aux Affaires économiques et monétaires,
- et trois comparses : Jean Rey, Belge qui sera désigné comme Commissaire en 1967, l’italien Lionello Levi Sandri, vice-président de la Commission, le Luxembourgeois Lambert Schaus, Commissaire au transport.
Leur démarche fait l’objet d’un télégramme adressé par Dean Rusk au Département d’Etat. Il nous fait connaître leur objectif : voir donner des responsabilités nucléaires à l’Europe, et leur monnaie d’échange : la mise en accusation de de Gaulle et d’importantes concessions économiques.
- En préambule, Walter Hallstein déclare que l’Europe souhaite faire une réalité du partenariat transatlantique, qui est l’objectif déclaré de la politique américaine.
- Jean Rey « soulève franchement le problème de Gaulle : C’est à tort .que l’on décrit de Gaulle comme un problème entre les Etats-Unis et la France, alors qu’en réalité c’est une querelle entre De Gaulle et le reste de l'Europe.
- Dean Rusk répond alors : « il y a un dénominateur commun dans toutes nos difficultés avec de Gaulle : c’est son insistance pour que nous acceptions de faire de lui et de la France le porte-parole pour l'Europe sans l'assentiment du reste de l'Europe. … J'ai exprimé un profond regret que l’énergie de de Gaulle soit consacrée à la constitution exclusive du prestige national de la France. L’Histoire aurait été tout à fait différente si la France avait employé la même énergie pour la construction d'une Europe unie et d'un partenariat vraiment efficace. Si cela avait été fait, le prestige de l'Europe et de la France serait en effet énorme aujourd’hui. Au lieu de cela, de Gaulle semble vouloir construire le prestige national de la France au détriment des amis de la France ». (Ces commentaires ont semblé recevoir un accueil très sympathique de la part des commissaires.).
- La délégation fait alors entrevoir des concessions sur la question agricole, « Mansholt et Rey nous demandent de faire preuve de patience dans nos négociations ». De même pour le Kennedy round. En vain.
Mansholt a évoqué les questions nucléaires, soulignant que certains européens - pas tous - souhaiteraient avoir un plus grand rôle dans le domaine nucléaire. J’ai répondu en soulignant très lourdement le caractère indivisible de la défense nucléaire dans l’Alliance. Oubliée l’éventualité d’une force nucléaire européenne, supranationale, autonome. Et de rappeler les termes de l’engagement nucléaire américain en Europe, les armes nucléaires restent sous contrôle américain pour conclure : « L’importance de nos forces nucléaires ne renforce pas notre indépendance mais nous rend très interdépendants d’avec nos alliés. » . Hélas ! La Haute escouade, déçue dans ses espérances, repart sans même une promesse de manche d’ombrelle nucléaire.
Une Europe sous tutelle américaine
Les pays européens ont accès aux armes nucléaires américaines mais sous un régime de tutelle. Les armes restent sous le contrôle des États-Unis qui en ont la garde absolue et qui, en dernier ressort, décident de leur emploi. –
- Les avions à double capacité dons les pays européens sont nécessairement dotés ; ils sont seul à pouvoir mettre en œuvre les bombes, restent de simples porteurs dont les pilotes décollent sur un plan de vol établi et doivent appuyer sur le bouton si l’ordre leur en est donné. « Si c'est cela la participation à la réflexion sur la dissuasion, c'est un peu court ! »
- Moins d’initiatives encore sont attendues pour la mise en œuvre des missiles tactiques, dont les plans d’emploi ont été établis, a priori, par les commandements locaux américains pour être approuvés à Washington. C’est ce que fait apparaître la figure extraite du manuel d’emploi « Joint Pub 3 121 Doctrine for Joint Theater Nuclear Operations ».

Des forces d’apparences, totalement subordonnées, mais qui suffisent à des pays qui voient dans les forces nucléaires libre de la France, une présence qui porte atteinte à leur crédibilité.
Il faut croire que les Européens une fois encore sont revenus à la charge puisqu’en juillet 1973, il est conseillé à Henry Kissinger de faire valoir auprès de la France que « Notre politique française a été critiquée à maintes reprises par nos Alliés qui trouvaient que les concessions bilatérales faites à la France l’étaient au détriment de l'Alliance et peut-être même de l'unification de l'Europe ». .
Ce à quoi Michel Jobert, alors Ministre des affaires étrangère, répond, après avoir constaté que la détente est un équilibre entre les deux puissances nucléaires et que la sanctuarisation de leurs deux territoires reporte ailleurs les zones d’affrontement : « Pour que sa voix soit écoutée et respectée, l'Europe doit être forte et résolue à se défendre. C'est là une condition nécessaire de l'équilibre général de la détente. L'Alliance atlantique, à laquelle nous appartenons et à laquelle nous tenons, demeure aussi indispensable à la sécurité des États-Unis qu'à celle de l'Europe.

La fidélité à celle-ci n'est aucunement incompatible avec la nécessité devant laquelle l'Europe se trouve aujourd'hui d'assurer la responsabilité de sa défense, qui devient chaque jour, en fonction des évolutions stratégiques, plus spécifique, c'est-à-dire pour l'heure, de plus en plus abandonnée à elle-même. Il faudra bien que, de cet état, elle se relève ».
Elle ne cherchera pas à se relever : Georges Pompidou disparaît et avec lui l’aiguillon de l’indépendance européenne.
La reprise des essais nucléaires en 1995 sera, pour la Commission européenne, une dernière occasion de marquer sa malveillance. Donnant une interprétation étendue au Traité de l’Euratom, pour protéger les populations, les services juridiques de la Commission européenne envisage de faire condamner la France sur la base « de l'article 34 du Traité, qui exige un avis "préalable" de la Commission sur les «dispositions supplémentaires de protection sanitaire» prises par l'Etat qui procéderait à des "expériences particulièrement dangereuses". Cet avis devient obligatoire lorsque ces expériences sont susceptibles d'affecter les territoires des autres Etats membres» . Il s’agit ici des îles britanniques Pitcairn, à quelque 800 kilomètres de Mururoa. Une argumentation dérisoire qui ne peut être considérée pour autre chose que ce qu’elle est : une attaque délibérée, puisque les essais sont souterrains !
La fin de la guerre froide a ôté toute signification militaire aux armes nucléaires américaines en Europe, mais cependant, rien ne change. Les armes nucléaires sont légitimées par les liens générés entre les Etats-Unis et les pays où celles-ci sont stockées. « Ce reliquat des forces de la Guerre froide nucléaire sont la "colle" qui maintient serrés les deux côtés de l'Atlantique. ».
Grâce aux armes américaines, les forces nucléaires françaises demeurent neutralisées : Vade Retro ! Une étude américaine du « National Ressource Defense Council » est très claire à ce propos : « Les États-Unis ont trouvé dans l’offre française de 1995 d’étendre son parapluie nucléaire aux pays européens, notamment à l'Allemagne, une raison supplémentaire pour maintenir des armes nucléaires. Washington a interprété cela comme une nouvelle tentative française de saper l'influence américaine en Europe et a souligné l’intérêt du concept de "dissuasion élargie" pour interdire l’émergence de nouvelles puissances nucléaires ou de nouvelles alliances nucléaires émergentes ».
L’Europe ne veut toujours pas reconnaître la pertinence de la force de dissuasion française ; si bien qu’à l’entrée des années 2000, nos voisins considéraient comme indiscrète et irrecevable l’offre de visiter les sous- marins nucléaires lanceurs d’engins.
Les années se sont succédé et la détermination française n’a jamais faiblie, quelles qu’aient été les personnalités des Président de la République qui se sont succédés. Les forces de dissuasion françaises navales et aériennes sont au meilleur niveau à parité quant à leur caractéristiques aux armes américaines. Et ces mêmes présidents, ont tous affirmé que l’espace vital de la France, s’étendait au-delà de nos frontière, sur tout ou partie de l’Europe.
Jusqu’en 2024, ils n’auront pas été entendus.
Qu’en sera-t-il pour le futur alors que l’Amérique de Donald Trump s’écarte de l’Europe Nos partenaires accepteront-ils de se rapprocher enfin de la France alors qu’il doit être entendu que pour des raisons évidentes, de crédibilité mais également de souveraineté, c’est une force française, seul le Président français puisse en ordonner le tir ?
Edouard D Valensi
edouard.d.valensi@gmail.com