L’Iran incontournable - Chine Iran Russie
Voici donc la Russie et l’Inde réunis par une voie de transport directe traversant l’Iran. Trois pays porteurs de civilisations naguère antagonistes, aujourd’hui réunis. Dans l’immédiat un Iran désenclavé qui va pouvoir franchir sans encombre le seuil nucléaire. C’est un pan de la Pax Americana qui s’effondre. Mais plus encore, un projet transcivilisationnel, pour une Asie redessinée dans un nouvel ordre mondial où l’Occident n’a plus le monopole de la sagesse et de la puissance.
FAITS
Trois mois après les premières sanctions prises par les États-Unis à l’égard de la Russie, le corridor international nord-sud (INSTC) qui relie la Russie à l’Inde en traversant l’Iran, resté un pointillé sans trafic depuis vingt ans, a trouvé une utilité en juin 2022 avec le transit test de deux conteneurs de 40 pieds chargés de feuilles de bois stratifié, totalisant 41 tonnes, embarqués sur un bâtiment de l’Iran Shipping Line. Une première saluée par les trois partenaires.
ENJEUX
Une Grande Asie prend forme, défiant l’Occident. L’Iran en est. Il sera bien entouré quand il franchira le seuil nucléaire C’est tout un pan de de la Pax America qui s’effondre.
COMMENTAIRES PROSPECTIFS
Lorsque les réseaux de chemin de fer russe et iranien auront été mis à niveau, ce couloir permettra à la Russie d’’intensifier ses échanges avec l’Inde, nonobstant les sanctions qui lui ont été infligées par l’Occident. Et cela en moins de temps et à un moindre coût que par la route de l’Ouest qui contourne l’Europe. Au cœur de ce chemin, l’Iran incontournable se trouve traversé de part en part depuis le port d’Anzali sur la mer Caspienne, jusqu’au port de Chabahar sur le golfe d’Oman. Un port où le gouvernement et le secteur privé indiens ont largement investi. En outre, par ce canal, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan le Turkménistan riverains de la Caspienne, parties à cet accord, trouvent un accès à la mer1.
L’ouverture symbolique du corridor témoigne du réchauffement des relations entre l’Inde et l’Iran. Un rapprochement qui s’est notamment concrétisé avec la visite officielle en Inde du 8 au 10 juin du ministre iranien des Affaires étrangères, le Dr Hossein Amir-Abdollahian. Le Premier ministre indien Narendra Modi a bien voulu le recevoir, une marque d’égard particulière. Lors de la rencontre, Narendra Modi a déclaré : « Nos relations ont été bénéfiques pour nos deux pays et ont favorisé la sécurité et la prospérité régionales. » Il a ajouté : l’Inde « a apprécié le rôle de l’Iran dans la facilitation de l’assistance médicale de l’Inde à l’Afghanistan, notamment la fourniture de vaccins COVID-19 aux ressortissants afghans résidant en Iran. » Selon le Teheran Times, les deux pays ont recherché quelles mesures permettraient d’accroître le commerce bilatéral, l’ambassadeur d’Iran en Inde allant jusqu’à déclarer que Téhéran espère pouvoir multiplier par dix le volume des échanges entre les deux pays à moyen ou long terme2.
En écho, au nord, le ministre russe des Transports, Valery Savelyev, souligne le rôle que l’Iran est amené à jouer pour sa logistique depuis que les chaînes d’échanges empruntées par son pays ont été brisées à la suite des sanctions imposées par un Occident dirigé par les États-Unis. L’INSTC est la principale alternative à laquelle il accorde la priorité tout en reconnaissant qu’il va y avoir beaucoup à faire en matière de connectivité terrestre3.
A quoi s’ajoutent pour l’Iran les projets qui vont être mis en œuvre avec la Chine pour donner corps à l’accord de coopération global signé en mars 2021. Le 2 juin 2022, les deux pays se sont congratulés du développement de leurs relations stratégiques, se félicitant de leur coopération dans les organisations internationales, et quelques jours plus tard, le 29 juin, Le ministère des Affaires étrangères de la Chine faisait savoir qu’il soutenait la candidature de l’Iran au groupe des puissances émergentes, le BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud)4.
Courtisé au nord comme au sud, modernisé et désenclavé, à même d’accéder à des marchés totalisant près de trois milliards d’hommes, l’Iran va pouvoir contourner les sanctions occidentales. Ami de trois puissances nucléaires et de deux membres permanents du Conseil de sécurité, il va pouvoir mener à bien, dans la discrétion, la constitution d’une force de dissuasion. C’est tout un pan de la Pax americana qui s’effondre, un contrecoup de la politique erratique suivie par les États-Unis en soutien de l’Ukraine et de son gouvernement.
Ceci vaut pour l’immédiat mais ce lien qui prend forme est d’une portée autre qu’économique. Il fait se rapprocher, s’accorder trois pays porteurs de civilisations longtemps antagonistes : le christianisme oriental, l’islam et l’hindouisme. Les voici, aiguillonnés par les interdits, les exigences et les sanctions américaines, qui ont la sagesse de passer outre à leurs antagonismes. Comme l’écrit Andrew Korybko, cette voie est un exemple d’intégration « transcivilisationnelle », ce que l’Occident ne pouvait pas imaginer. Certes, on est loin de l’émergence d’un pôle d’influence Nord-Sud comme se plaît à l’annoncer l’Iran, cependant cela montre que là où le respect entre États trouve sa place, le choc des civilisations prédit par Huntington n’est pas inéluctable. Au contraire, les contradictions qu’il dénonce quand elles sont surmontées donnent naissance à un nouvel ordre mondial où l’Occident n’a plus le monopole de la sagesse et de la puissance mais où une Asie redessinée va rejoindre dans notre temps ce qui fut sa place, dans les premiers rangs5.
Edouard Valensi, Asie21
(1) L’Inde et l’Iran réaffirment leur coopération sur le port de Chabahar, IRNA, 10/6/2022
(2) India-Iran Ties Are Ripe for a Reset? The Diplomat, 06/2022
(3) La Russie, l’Iran et l’Inde créent un troisième pôle d’influence dans les relations internationales, Almanar, 23/05/2022
(4) Iran, China Mull Comprehensive Cooperation Deal, Tasnim News Agency,02/06/2022
(5) Le corridor de transport nord-sud (INSTC) est un projet d’intégration transcivilisationnelle, Geopolitika, 17/04/2022